A. SYLLA estime que La profanation présumée d’un cimetière à Lekaboua, avec l’horreur particulière des mutilations infligées à une dépouille, nous impose ainsi de regarder au-delà de l’effroi immédiat.
Car lorsqu’une société en vient à ne plus considérer la mort comme cette ultime frontière que les passions humaines ne doivent jamais franchir. C’est sa propre humanité qu’elle expose à la déchéance.
Toute la localité de Lekaboua, dans la sous-préfecture de Gboguhé, est aujourd’hui plongée dans la stupeur et l’effroi. Le cimetière local aurait été profané et un défunt arraché à son dernier repos. Sa dépouille aurait été mutilée. Certains de ses attributs, dont la tête et le sexe, auraient même disparu. Les desseins poursuivis par les auteurs de cet acte abominable demeurent inconnus, à ce stade de l’enquête tout du moins.
L’on peine à concevoir pareille transgression dans un pays où le respect des morts relève d’un principe profondément enraciné dans les traditions. Même lorsque les vivants s’affrontent, même lorsque les passions atteignent leur paroxysme, la mort est censée demeurer cette frontière sacrée. Devant elle, querelles, ambitions et haines s’estompent, s’éteignent. Car le mort n’est plus un adversaire, ni un témoin, encore moins un enjeu duquel quiconque pourrait tirer profit.
Le cadavre est une dépouille confiée à la terre, au silence et à la mémoire des siens.
En cette horrible circonstance, puissent les cieux, dans leur infinie miséricorde, continuer d’accueillir l’âme de ce défunt profané. Et lui restituer cette sérénité éternelle dont rien n’aurait dû venir troubler la quiétude.
Ceci étant dit, cet épisode effroyable nous contraint à regarder au-delà du fait divers pour affirmer ceci : aucune société humaine ne sombre soudainement ou brutalement dans la barbarie. Elle y glisse inexorablement lorsque l’inacceptable commence à être toléré, justifié ou applaudi au nom d’une cause, d’un camp ou d’une prétendue vérité supérieure.
Nul doute que beaucoup n’aimeront pas entendre ce qui suit. Il nous appartient cependant d’être courageux, suffisamment pour le dire, quelles que puissent être les conséquences qui en résulteront : notre pays a connu, au fil de certaines séquences de son histoire récente, une inquiétante érosion du respect dû aux morts.
Souvenons-nous, en effet, de cette dame, épouse, mère et grand-mère, dont la dépouille avait été exhumée dans le tumulte d’une controverse politique, au motif qu’il fallait établir, même au prix de la déraison, qu’elle n’était pas la génitrice d’un candidat, futur président de la République, que l’on souhaitait évincer de la course à la magistrature suprême.
Certains avaient alors approuvé, raillé, voire applaudi cette profanation.
Comme si une dépouille humaine pouvait devenir une pièce à conviction dans une bataille politique.
C’est peut-être, sûrement même, à ce moment-là que s’est ouverte une brèche dont nous mesurons aujourd’hui la profondeur.
Lorsqu’une société accepte, en effet, qu’un mort soit dépossédé de sa dignité pour servir une démonstration politique, elle franchit une limite. Dont les conséquences dépassent largement les circonstances de l’instant. Le mort cesse alors d’être une personne à respecter. Il devient un objet, un instrument, une preuve que l’on peut exhumer et manipuler au gré des passions du moment.
Entendons-nous bien cependant. La question ici n’est évidemment pas de mettre artificiellement sur le même plan des faits dont les circonstances peuvent être radicalement différentes. Elle est de discerner ce qui les relie, à savoir la désacralisation progressive de la mort et, avec elle, l’affaiblissement de notre propre humanité.
Une société se juge, en effet, aussi à la manière dont elle traite ceux qui ne peuvent plus se défendre. Nos morts n’ont de voix que la nôtre. Ils ne peuvent protester, se justifier ni réclamer réparation. Il appartient donc aux vivants de préserver leur dignité avec une vigilance particulière.
En cette terrible et odieuse affaire, formulons le vœu que nos autorités établissent les faits avec rigueur, identifient les responsables. Et déterminent rapidement leurs motivations. Car une profanation aussi grave ne saurait être abandonnée aux rumeurs ni aux accusations de circonstance.
Derrière cette tombe profanée se profile une question qui nous concerne tous. Jusqu’où pouvons-nous laisser reculer les frontières de l’inhumain avant de ne plus savoir reconnaître la barbarie lorsqu’elle se présente à nous ?
Le véritable scandale serait alors moins la monstruosité de quelques-uns que notre éventuelle capacité collective à nous y habituer.
Qu’entendent donc ceux qui ont des oreilles, car nous avons dit.
A.SYLLA
POUVOIRS MAGAZINE

