Poète, slameur, metteur en scène et producteur de spectacles vivants, Placide Konan porte une parole nourrie par la mémoire, les frontières, les langues et la liberté.
De la Côte d’Ivoire à Davos, des scènes de slam aux salles de classe européennes, son parcours l’a conduit à interroger ce que la poésie peut transmettre lorsque les langues cessent d’être des barrières.
Dans cet entretien, il parle de son rapport à l’écriture, de son identité ivoirienne, de la reconnaissance internationale, de l’amnésie culturelle de son pays et de cette liberté individuelle qui demeure, pour lui, le cœur de toute démarche artistique
Vous dites ne parler que français et vous débrouiller en anglais. Alors, comment avez-vous pu transmettre véritablement votre univers poétique à des élèves qui écrivent en allemand, en russe, en mandarin ou en hindi ?
J’imagine que vous faites référence à ma récente publication sur les réseaux. Écoutez, l’objectif en atelier est d’abord d’apprendre aux gens à s’écouter. À écouter ce que dit le battement de leur cœur, leur souffle, les voix en eux qu’ils n’ont jamais appris à écouter. À ce moment-là, la langue n’a plus de frontière. Il s’agit de sentir, pas de comprendre. La poésie est le territoire où toutes les frontières se retrouvent, communient. On s’est donc sentis avant d’essayer de se comprendre.
Après, la profe qui comprenait le français nous aidait.
Vous affirmez qu’on n’écrit mieux la poésie que dans la langue dans laquelle on rêve. Mais qu’en est-il d’un poète qui rêve dans plusieurs langues ? Son identité poétique devient-elle multiple ?
Je ne crois pas qu’un poète qui rêve dans plusieurs langues ait plusieurs identités poétiques. Je crois plutôt qu’il possède plusieurs portes pour entrer dans la même maison. Même quand on rêve dans des langues différentes, c’est toujours la même nuit qui nous porte. Mais, en vrai, il y a toujours une langue qui nous a permis d’apprendre les autres langues. En général, c’est dans cette langue que nous rêvons, que nous apprenons à refaire le monde.
Vous êtes champion national de slam depuis 2016. Ne craignez-vous pas que les titres, les prix et les distinctions finissent par devenir plus visibles que votre poésie elle-même ?
Je n’ai pas besoin que ma poésie soit visible. J’ai besoin qu’elle soit lue. Ceux qui ont vu sans avoir lu ne m’intéressent pas. Et puis, je n’ai jamais couru après les prix. Ça me fait plaisir d’en recevoir, mais ils n’ont aucune influence sur mon regard.
Votre passage à Davos vous a manifestement émerveillé. Mais avez-vous réellement apporté quelque chose à ces élèves, ou cette expérience vous a-t-elle surtout apporté quelque chose à vous ?
Ce sera aux élèves d’apprécier ce qu’ils ont reçu pendant cet atelier. J’ai eu de bons retours, mais c’est vrai que ça ne suffit pas. Je sais seulement que cette expérience a affûté mon regard sur les notions de la ville, des frontières et des langues. Vous comprendrez beaucoup de choses à la lecture de mon prochain livre.
Vous dites avoir demandé aux élèves d’écrire dans la langue de leur choix. Mais peut-on réellement parler d’universalité poétique lorsque chaque langue porte une vision différente du monde ?
Je ne crois pas que l’universalité consiste à parler tous la même langue. Si c’était le cas, elle serait une forme d’uniformité. Césaire disait que plus on est différents, plus on est universels. L’universalité, pour moi, naît au contraire de notre capacité à nous reconnaître dans ce que nous ne comprenons pas entièrement. Il est donc quasiment impossible de parler d’universalité sans parler de différences. Quand un élève écrit un poème dans une langue que je ne parle pas, je ne comprends peut-être pas immédiatement tous ses mots. Mais je peux entendre son rythme, sentir son intention, voir son émotion traverser son visage lorsqu’il le lit. La poésie commence sans doute parfois là où la traduction s’arrête.
Le slam est né dans la rue avant d’entrer dans les écoles, les festivals et les institutions. En devenant institutionnel, ne risque-t-il pas de perdre une partie de sa révolte ?
Ou peut-être que le slam part apprendre sa liberté de révolte aux écoles. On ne perd jamais ce qu’on offre. C’est une valeur dans le slam.
Vous intervenez désormais dans des écoles européennes. Est-ce une reconnaissance internationale de votre travail ou le signe que la poésie africaine doit encore passer par l’étranger pour être véritablement valorisée ?
Je crois que c’est d’abord une reconnaissance du travail, de mon parcours et de la parole que je porte. Lorsqu’une école européenne m’invite à rencontrer ses élèves, à partager mon expérience et à créer avec eux, je reçois cette invitation avec gratitude. Je n’ai pas besoin de mépriser une reconnaissance venue d’ailleurs pour défendre les valeurs de ce qui vient de chez moi. Mais je serais malhonnête de prétendre que cette question ne révèle pas aussi une réalité plus profonde, qui est de savoir si nos artistes sont parfois mieux entendus lorsqu’une institution étrangère les a déjà entendus. Il arrive encore que le regard extérieur serve malheureusement de certificat de valeur à des talents que leur propre pays avait sous les yeux depuis longtemps. C’est triste, mais c’est réel. Notre gouvernement n’a aucune politique culturelle.
Tout ça me donne envie de boire un verre de whisky.
Soyons provocateur : si une invitation à Davos vous donne davantage de visibilité qu’une décennie de travail en Côte d’Ivoire, qu’est-ce que cela dit de notre propre système culturel ?
Notre système culturel ne sait pas fabriquer sa propre mémoire. Tout simplement parce qu’il n’y a ni de système ni de mémoire dans notre pays. C’est la raison pour laquelle tout mon travail en tant qu’artiste est basé sur la mémoire. Que ce soit en tant que poète, metteur en scène ou producteur de spectacles vivants, la mémoire, la transmission sont toujours mon point de départ. Nous sommes dans une forme d’amnésie collective si profonde, si forte, qu’elle finit par déforcer le réel. Une amnésie qui nous ferait presque oublier que notre président actuel est à son quatrième mandat anticonstitutionnel.
Vous écrivez que « lorsque les frontières se rencontrent », elles « refont les cartes ». Mais dans le monde réel, certaines frontières produisent encore exclusion, domination et violence. La poésie ne risque-t-elle pas de romantiser une réalité beaucoup plus brutale ?

Quand j’écris que « lorsque les frontières se rencontrent, elles refont les cartes », je parle de ce qui se produit lorsque des êtres humains, avec leurs langues, leurs histoires et leurs blessures, se rencontrent dans un poème malgré ces frontières. La poésie ne gomme pas la violence du monde ou ne la rend pas acceptable. Elle combat l’abstraction.
Je pense que vous allez aimer mon livre qui arrive.
Vous êtes un poète ivoirien qui voyage, enseigne et rencontre d’autres cultures. Qu’est-ce qui, dans votre poésie, reste profondément ivoirien et ne pourrait être écrit ailleurs ?
L’imaginaire ne change pas de lieu de naissance, même si je n’écris jamais en me pensant ivoirien. Je pourrai très bien dire que ce qui reste, c’est le paysage, le nom de nos villes, nos expressions, le NOUCHI, le français ivoirien. Mais je crois que c’est plus intime que ça. Je pense plutôt à ma façon unique de regarder le monde. À l’enfant que j’ai été. C’est la mémoire qui m’a construit. C’est ma façon d’entendre le silence, de rire même au milieu de la tragédie, de transformer une douleur collective en parole. Et puis, je crois aussi que ma carte d’identité suffit. Non ?
Quelle est la chose que vous n’avez pas réussi à transmettre à cette classe de Davos, malgré votre expérience et votre maîtrise du slam ?
Je n’ai pas pu leur dire réellement pourquoi il y a autant de Blancs en Afrique du Sud qui disent qu’ils sont Sud-Africains alors que c’est un pays indépendant. Je ne me suis jamais posé cette question. Elle m’a été pourtant posée. Les élèves semblaient être intrigués, la prof aussi. J’ai essayé de répondre, mais cette question m’accompagne toujours après l’atelier.
Votre poésie veut-elle réellement changer le monde ou cherche-t-elle simplement à changer, pendant quelques minutes, le regard de ceux qui vous écoutent ?
J’écris principalement pour moi. Pour ma liberté individuelle. J’aime écrire et parler des choses qui me touchent. C’est principalement ce qui motive ma démarche artistique. Je n’ai jamais eu pour ambition de changer quoique ce soit. Mais ce qui m’intéresserait, ce serait de déplacer le regard des gens qui me lisent, qui m’écoutent. C’est quelque chose de beaucoup plus difficile à mesurer. Je trouve cela plus lumineux, plus ambitieux que de changer le monde. Soit déplacer leur regard, soit leur en donner.
Vous avez remporté le Championnat national de slam en 2016. Si vous deviez aujourd’hui affronter sur scène le Placide Konan de 2016, lequel des deux gagnerait ?
Il gagnera toujours, le Placide KONAN de 2016, et il donnera le trophée au Placide KONAN actuel. Parce qu’il n’a pas changé.
Derrière les prix, les voyages, les ateliers et les invitations, êtes-vous devenu le poète que vous rêviez d’être, ou simplement le poète que le public et les institutions ont accepté de reconnaître ?
Je crois que le danger, pour un artiste, commence lorsqu’il finit par confondre la reconnaissance avec son identité. Mais je ne crois pas avoir ce problème.
Je pense qu’on peut être applaudi sans être devenu celui qu’on rêvait d’être. On peut même devenir exactement le poète que les autres veulent voir et s’éloigner progressivement de celui qu’on était venu chercher.
Personnellement, je tiens tellement à ma liberté individuelle qu’il est impossible pour moi d’écrire pour les autres. Si vous voyez des gens qui pensent que j’ai écrit pour eux, c’est qu’on a soit les mêmes goûts, soit les mêmes histoires. J’ai juste peur qu’une seule vie ne suffise à être le poète que je rêve d’être, à mériter le nom Placide KONAN.
Interview réalisée par
ALEX KIPRE
photos: dr
POUVOIRS MAGAZINE

