Nin’wloù : « La poésie n’est pas un murmure, c’est une secousse. »

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À quelques semaines de son spectacle « Grand Quelqu’un », attendu le 25 avril au Palais de la Culture Bernard Dadié, le slameur ivoirien Nin’wloù se prête à un exercice d’introspection avec Pouvoirs Magazine.

Entre ambition artistique, héritage des traditions orales, rôle déterminant du public et réalités économiques de la scène, l’artiste livre une réflexion lucide sur ce que signifie aujourd’hui porter la poésie devant les foules.

Pouvoirs Magazine :

Vous affirmez pouvoir « enjamber l’Échelle de Richter ». La poésie doit-elle encore être crédible ou peut-elle simplement être spectaculaire ?

Nin’wloù :

Avec le slam, nous avons pour mission de démocratiser la poésie, pour reprendre une expression chère à Bee Joe. Pendant longtemps, la poésie a souffert des carcans dans lesquels on l’a enfermée, comme si elle devait rester confinée à certains cercles ou à une certaine élite.

Aujourd’hui, en la démocratisant, nous veillons toutefois à préserver son essence. Nous la propulsons progressivement dans les espaces communs, là où les gens vivent, échangent et se rassemblent. Elle prend de l’ampleur et s’adresse désormais à un public beaucoup plus large, et cela est pleinement assumé.

Mais dans ce mouvement d’ouverture, il demeure essentiel qu’elle conserve sa crédibilité. Même lorsqu’elle se déploie devant les foules et adopte une dimension spectaculaire, l’ambition ne doit jamais lui arracher son habit premier.

Pouvoirs Magazine :

Vous dites ne pas prétendre être le meilleur, mais vous ajoutez que vous éliminerez le meilleur. Est-ce une simple figure de style… ou la preuve que l’ego précède parfois l’œuvre ?

Nin’wloù :

C’est avant tout une figure de style, comme il en existe beaucoup dans mes titres et dans mon écriture. On est ici dans ce que l’on appelle l’egotrip, un procédé très répandu dans le rap, où l’artiste affirme sa puissance artistique avec une certaine emphase.

Mais ce type de posture ne vient pas uniquement du rap moderne. Dans nos traditions orales aussi, on retrouve des formes d’auto-valorisation poétique. Je pense notamment au Tohourou, une forme de chanson parlée traditionnelle que j’affectionne particulièrement.

Dans ce passage, j’ai d’ailleurs utilisé un flow très proche de celui du rap. Comme vous le savez, entre le slam et le rap, la frontière est souvent mince : les deux disciplines dialoguent, s’influencent et parfois se confondent dans leur énergie.

Pouvoirs Magazine :

Mais au fond, qui décide réellement qu’un artiste devient grand : l’artiste lui-même… ou le public, qui peut aussi décider de ne pas y croire ?

Nin’wloù :

J’ai toujours pensé — et je continue de le croire — qu’en matière d’art, tout repose sur la rencontre des volontés.

On ne devient pas artiste seul. On le devient toujours face à quelqu’un, en s’adressant à un public. C’est ce public qui observe, qui juge, qui constate et, finalement, qui consacre.

Mais avant cette reconnaissance, il y a l’artiste qui amorce le mouvement, qui ressent les choses évoluer, qui pose les premières pierres. En ce sens, j’aime dire que l’on devient meilleur par les autres, mais que l’on devient grand par soi-même.

Pouvoirs Magazine :

Vous dites que votre mère vous avait prédit que vous seriez un « grand quelqu’un ». Si cette prophétie devient un élément central de votre récit artistique, votre carrière repose-t-elle sur votre talent… ou sur la nécessité de prouver qu’elle avait raison ?

Nin’wloù :

Lorsque ma mère disait cela, elle ne savait évidemment pas encore que je deviendrais artiste. Ce n’était pas une prophétie liée à une carrière artistique précise.

Je ne dirais donc pas que cette idée constitue l’axe central de ma démarche artistique. Elle fait simplement partie des thèmes que j’aborde, parmi beaucoup d’autres. Dans mon travail d’écriture, je m’interdis très peu de choses : les souvenirs, les paroles familiales, les images du passé peuvent naturellement nourrir un texte ou une réflexion.

D’ailleurs, le prochain spectacle ne s’appellera probablement pas Grand Quelqu’un. Chaque création ouvre une nouvelle étape.

Pouvoirs Magazine :

Quand un slameur commence par offrir ses mots au public, puis finit par les proposer à des prix de 10 000, 20 000 ou 40 000 FCFA, doit-on y voir l’évolution normale d’un artiste… ou la transformation d’une parole libre en produit culturel ?

Nin’wloù :

Je préfère y voir une progression. Cela montre que les choses évoluent et que le slam, progressivement, gagne en ampleur et en reconnaissance.

Si cela ne dépendait que de moi, j’aurais probablement organisé tous mes spectacles gratuitement. Mais la réalité d’un projet artistique est plus complexe : de nombreux paramètres entrent en jeu.

L’un des plus importants reste la nécessité de vivre de son art — et aussi de permettre à d’autres d’en vivre. Derrière un spectacle, il y a toute une chaîne de travail, des techniciens aux organisateurs.

Dans ce contexte, fixer un prix d’entrée n’est pas renoncer à la liberté de la parole. C’est simplement accepter que l’art, pour continuer d’exister et de se développer, doit aussi trouver les moyens de se soutenir lui-même.

Interview réalisée par

ALEX KIPRE

photo:dr

POUVOIRS MAGAZINE

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