La fête fut belle, haute en couleurs et surtout magnifiée par un défilé d’une rare tenue ; majestueux, parfaitement orchestré et empreint de fierté nationale.
Rien, ou presque, ne saurait ternir cette belle réussite. Un seul bémol, cependant, qui n’est en vérité qu’un épiphénomène : bien qu’officiellement invité, il n’est pas venu.
Depuis son retour des geôles de Scheveningen, il nous joue inlassablement la même farce politique, avec la régularité d’un métronome et l’inspiration d’un acteur prisonnier d’un rôle dont il ne sait plus s’affranchir. Il était, dès lors, permis de parier, sans grand risque de se tromper, que l’édition de cette année ne dérogerait pas à cette liturgie de la contrariété.
Même refus érigé en réflexe pavlovien, même discourtoisie travestie en acte de résistance. Et même mise en scène dont les ficelles, à force d’être exhibées, n’abusent plus personne.
Même litanie, enfin, débitée d’une voix si uniformément monocorde qu’elle suffirait à éprouver la patience des plus indulgents.
Ce qui, au départ, prétendait relever d’une posture politique s’est depuis longtemps dégradé en une pantomime d’une affligeante prévisibilité.
Où l’obstination tient lieu de courage et la répétition de pensée.
Il aura, une fois encore, écarté l’invitation de la République avec une régularité devenue presque identitaire, entretenue avec une obstination rituelle. Pour justifier cette absurdité, l’un de ses soutiens, se présentant comme consultant politique, s’est cru autorisé à soutenir, sur un plateau de télévision et à une heure de grande écoute, que participer aux festivités de l’indépendance équivaudrait à « rendre service au parti au pouvoir ». Rarement un argument aura révélé chez eux, avec autant de netteté, la confusion entre l’État, la Nation et les intérêts partisans.
Cette commémoration du 66e anniversaire de l’accession de notre pays à sa souveraineté n’est pourtant la propriété d’aucun gouvernement. Elle ne porte en effet ni les couleurs d’un parti ni la signature d’un homme. Incarne, en revanche, le destin de notre peuple, la mémoire de notre nation et l’héritage de générations entières. Refuser d’honorer une telle célébration au prétexte que cela bénéficierait politiquement au pouvoir en place revient à réduire la République à un simple instrument de polémique. C’est là une bien singulière conception de l’intérêt national.
Le plus troublant demeure ailleurs, cependant.
Oui, si participer, comme il se devrait, à une cérémonie officielle constitue, pour lui, une caution politique si insupportable, comment comprendre qu’il accepte paisiblement sa rente viagère, les avantages matériels, les privilèges et un statut garantis par ces mêmes institutions ?
Pourquoi la présence à une célébration serait-elle moralement condamnable tandis que la perception régulière des largesses de l’État deviendrait parfaitement acceptable ?
Cette contradiction est si manifeste qu’elle ne souffre aucun habillage rhétorique. On ne peut dénoncer avec fracas la légitimité d’un ordre institutionnel tout en s’accommodant avec empressement des bénéfices qu’il procure. De même, on ne peut vouer les institutions aux gémonies lorsque l’on parle à la tribune puis les trouver parfaitement fréquentables lorsqu’elles alimentent son confort.
À ce stade, il ne s’agit plus d’une divergence doctrinale, mais d’une incohérence élevée au rang de méthode politique. La République ne saurait être fréquentée à la carte. C’est-à-dire honnie lorsqu’elle appelle au rassemblement, célébrée lorsqu’elle ouvre son trésor. Les principes authentiques ont cette particularité qu’ils s’imposent, avec la même rigueur, dans le sacrifice comme dans l’avantage.
Ils ne changent pas de visage au gré des intérêts du moment.
La vérité, celle qu’on hésite à dire tant elle discrédite les GOR, ces « Untel ou rien », est qu’à force de cultiver une opposition systématique, ils finissent par confondre la constance avec l’obstination. Et la fermeté avec la crispation. Ils imaginent incarner l’intransigeance alors qu’ils n’offrent plus que le spectacle d’un ressentiment soigneusement entretenu.
Les véhémentes critiques provoquées par le récent bitumage de la place Ficgayo, à Yopougon, illustrent avec une acuité remarquable cette propension à subordonner tout acte d’intérêt général à des considérations exclusivement partisanes.
Ce qui se présente comme une fidélité aux principes apparaît, à l’examen, comme une stratégie de démarcation permanente.
L’histoire politique est impitoyable envers les postures. Elle finit toujours par dissiper les artifices et ne retient qu’une seule chose : la cohérence.
Ainsi, lorsqu’un responsable politique, ancien chef de l’État de surcroît, refuse obstinément de participer à la célébration de la Nation tout en continuant à bénéficier sans réserve de ce que cette même Nation lui accorde, il ne défend plus une conviction ; il administre la preuve que, chez lui, les principes ne sont pas absolus. Ils sont conditionnels et, dans un tel cas de conditionnalité, le principe change de nature pour n’être plus qu’un prétexte.
Qu’entendent donc ceux qui ont des oreilles ? Car nous avons dit.
A. SYLLA
POUVOIRS MAGAZINE

