Au-delà de la polémique, une nouvelle réalité culturelle s’installe en Côte d’Ivoire, voire dans le monde.
Le spectacle offert à Yopougon à l’occasion de la célébration du 66ᵉ anniversaire de l’Indépendance de la Côte d’Ivoire aura eu le mérite de poser une question que le monde culturel ivoirien ne pourra désormais plus esquiver. Quelle place accorder à l’intelligence artificielle dans la création artistique ?
Le constat relevé lors des fresques de Georges Momboye est inédit. À l’exception du générique de Benoît Hutin, les différentes chansons utilisées pour accompagner le spectacle auraient été générées grâce à l’intelligence artificielle. Une première qui a naturellement suscité curiosité, étonnement et interrogations. Mais faut-il pour autant considérer cette expérience comme une menace pour les artistes ? Pas nécessairement.
L’intelligence artificielle peut aujourd’hui produire une mélodie, proposer des paroles, générer une voix. Ou encore créer une ambiance musicale à partir d’instructions données par un utilisateur. Mais elle ne décide pas seule de la finalité artistique d’un spectacle. À Yopougon, il y avait un événement à raconter, une mise en scène à construire, une émotion à provoquer et un public à toucher. Derrière l’utilisation de la technologie, il y avait donc toujours une intention humaine.
L’intelligence artificielle ne monte pas seule sur scène. Elle ne choisit pas spontanément le thème d’une fresque, ne porte pas la vision culturelle d’un peuple. Elle fournit un outil. C’est précisément à ce niveau que le débat doit être placé.
L’histoire de l’art est jalonnée d’innovations qui ont d’abord suscité la méfiance avant de devenir des instruments de création. La photographie n’a pas fait disparaître la peinture. Le cinéma n’a pas supprimé le théâtre. Les synthétiseurs n’ont pas fait disparaître les musiciens. L’intelligence artificielle pourrait suivre la même trajectoire.
La question essentielle n’est donc peut-être pas : « L’IA va-t-elle remplacer l’artiste ? » Elle est plutôt : « L’artiste ivoirien saura-t-il utiliser l’IA sans perdre son identité ? »
C’est ici que se joue le véritable défi.
Un outil technologique peut produire une musique en quelques secondes. Mais la technologie ne possède pas, à elle seule, la mémoire du coupé-décalé, les sonorités du terroir ivoirien, les rythmes traditionnels, les langues nationales, l’histoire de nos peuples ou la sensibilité particulière du public ivoirien. Cette mémoire appartient aux créateurs.
L’artiste qui maîtrisera demain l’intelligence artificielle sera donc peut-être celui qui saura lui imposer une direction, une identité et une culture. L’enjeu n’est pas de laisser la machine penser à la place de l’artiste. Il est de permettre à l’artiste de disposer d’un nouvel instrument pour aller plus loin.
Et les droits d’auteur ?
C’est certainement la question la plus sérieuse soulevée par l’expérience de Yopougon. Le droit ivoirien protège les œuvres originales et reconnaît notamment les droits des auteurs, des artistes-interprètes et des producteurs. La Côte d’Ivoire dispose aujourd’hui d’une loi spécifique relative au droit d’auteur et aux droits voisins, la loi n° 2016-555 du 26 juillet 2016. Mais l’émergence de l’intelligence artificielle générative vient poser des situations nouvelles que les textes existants n’ont pas nécessairement anticipées dans leurs détails.
Qui est l’auteur d’une chanson générée par une machine ?
Celui qui a écrit la consigne, qui a sélectionné le résultat, l’a retravaillé ? Ou l’interprète ?
Ou alors personne lorsque la création est entièrement produite automatiquement ?
La réponse ne peut pas être donnée de manière automatique à partir du seul fait qu’une IA a été utilisée. Le droit d’auteur protège traditionnellement une création et les droits attachés à son auteur. La question de la part réelle de l’intervention humaine devient donc déterminante lorsqu’une œuvre est produite avec une intelligence artificielle.
L’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle elle-même consacre désormais des travaux spécifiques aux rapports entre IA générative et droit d’auteur.
Le BURIDA est donc face à un nouveau chantier.
La question posée au Bureau ivoirien du droit d’auteur n’est pas simplement celle de savoir s’il faut « payer une IA ». Le véritable chantier est plus vaste : comment identifier, déclarer, protéger et rémunérer les créations dans lesquelles l’intelligence artificielle intervient ?
Il faudra notamment apprendre à distinguer une œuvre entièrement générée automatiquement d’une œuvre créée par un artiste qui utilise l’IA comme instrument, puis retravaille, compose, arrange, interprète ou transforme le résultat. Cette distinction pourrait devenir essentielle pour l’avenir de la création musicale ivoirienne.
Au fond, ce qui s’est produit à Yopougon dépasse le simple effet de curiosité. Pour la première fois, une célébration populaire et patriotique de grande ampleur a donné à voir une utilisation concrète de l’intelligence artificielle dans la création musicale destinée au spectacle.
Il ne faut ni applaudir aveuglément la technologie ni la condamner par principe. Il faut l’encadrer. Et faut former les artistes, protéger les créateurs, clarifier les droits. Et surtout, il faut faire en sorte que l’intelligence artificielle serve la création ivoirienne plutôt qu’elle ne l’uniformise.
Car la véritable question de l’An 66 n’est peut-être pas de savoir si la machine est entrée dans la culture ivoirienne. Elle y est déjà.
La vraie question est désormais de savoir qui, demain, dirigera la machine : l’artiste ou le marché ?
Et sur ce terrain, la Côte d’Ivoire a tout intérêt à prendre de l’avance, notamment à travers les hommes de droit. C’est donc finalement un recours au droit pour baliser les intérêts de chaque élément de la chaîne qui constitue la solution.
CoolBee Ouattara
photo: le grouilleur
POUVOIRS MAGAZINE

