Longtemps présenté comme le socle de la valorisation financière, l’actif sans risque est d’abord une convention théorique.
Derrière cette appellation rassurante subsistent pourtant inflation, risque souverain, risque de liquidité et risque de taux.
Les crises récentes invitent ainsi à réexaminer ce qui constitue véritablement la référence réputée la plus sûre des marchés financiers.
En finance, tout commence presque toujours par un point de référence. Depuis plusieurs décennies, ce rôle est dévolu au taux sans risque, utilisé pour valoriser les actifs, calculer les primes de risque et actualiser certains engagements financiers.
L’hypothèse paraît simple : certains actifs souverains offriraient un rendement certain, sans risque significatif de défaut. Pourtant, cette certitude devient beaucoup plus fragile dès lors que l’on distingue valeur nominale, pouvoir d’achat et liquidité.
Le premier angle mort est celui de l’inflation. Un rendement nominal positif peut devenir un rendement réel négatif lorsque la hausse des prix absorbe la rémunération du placement. Le capital est alors préservé en apparence, mais sa capacité d’achat diminue.
Le deuxième concerne le risque souverain. L’histoire récente a montré qu’aucune dette publique ne devrait être considérée indépendamment de la solidité budgétaire et financière de son émetteur. Le terme « sans risque » ne possède donc pas la même signification pour tous les souverains.
Le troisième risque est celui de la liquidité.
Même les marchés réputés les plus profonds peuvent connaître des épisodes de tension brutale. La crise des gilts britanniques en 2022 l’a rappelé : un actif liquide en temps normal peut devenir difficile à négocier lorsque les contraintes de financement se multiplient.
L’épisode de Silicon Valley Bank apporte une autre leçon. Des obligations souveraines américaines pouvaient présenter un risque de crédit extrêmement faible tout en générant d’importantes pertes de valeur lorsque les taux augmentaient. Sans risque de défaut ne signifie donc pas sans risque de marché.
Le paradoxe est désormais évident : plus les marchés recherchent la sécurité, plus ils découvrent les différentes formes de risque que cette sécurité peut dissimuler.
L’actif sans risque demeure indispensable aux modèles financiers. Mais il faut désormais le considérer pour ce qu’il est : un instrument de référence, une convention de valorisation et non une réalité absolue.
La véritable question n’est donc plus de savoir quel actif est totalement sans risque.
Elle consiste à identifier précisément quel risque l’on accepte de ne pas prendre en compte.
Et c’est peut-être là que réside la principale leçon : en finance, l’absence de risque n’existe pas ; il existe seulement des risques que les modèles choisissent de neutraliser.
CAMUS BOMISSO
POUVOIRS MAGAZINE

