Le football ivoirien souffre d’un mal ancien : la personnalisation du pouvoir. À chaque crise, le débat se déplace. Il ne porte plus sur la gouvernance, les décisions, les résultats ou les mécanismes institutionnels.
Il se résume à une alternative stérile : être avec le président ou contre lui. Comme si critiquer une gouvernance revenait nécessairement à déclarer la guerre à un homme.
C’est précisément cette confusion qui affaiblit la Fédération ivoirienne de football.
Une fédération n’appartient pas à son président. La FIF est née le 20 septembre 1960. Depuis cette date, neuf dirigeants s’y sont succédé. Ernest Tapé, Amadou Thiam, Félix Tiemoko, Emmanuel Dioulo, Mathieu Ekra, Jacques Anouma, Augustin Sidy Diallo, Mariam Dao Gabala à la tête du Comité de normalisation, puis Idriss Diallo. Tous sont passés. La Fédération, elle, est restée.
C’est cette permanence institutionnelle qui doit inspirer le respect, non l’exercice temporaire d’un mandat.
Dans une démocratie sportive, la critique n’est jamais une menace. Elle est une garantie qui empêche le pouvoir de se persuader qu’il a toujours raison. Elle rappelle au dirigeant qu’aucune victoire n’autorise le silence et qu’aucun trophée ne dispense de rendre des comptes.
Le problème n’est donc pas de critiquer le président de la FIF. Le problème est de croire qu’il serait au-dessus de toute critique.
L’Afrique continue pourtant d’entretenir une représentation presque sacrée du président. Héritée de traditions anciennes, renforcée par une certaine culture politique, cette vision fait du dirigeant une figure paternelle. Le père ne se conteste pas ; il se respecte. De cette conception sont nées des expressions comme « Père de la Nation » ou « Nanan », où l’autorité se confond avec l’intouchabilité.
Cette logique n’a pourtant aucune place dans la gouvernance moderne du sport.
Un président de fédération n’est ni un chef coutumier, ni un monarque, ni un patriarche. Il est un mandataire. Il exerce une mission confiée par les clubs. Son autorité ne tire pas sa légitimité du silence de ceux qu’il dirige, mais de la confiance qu’il inspire et de la transparence avec laquelle il agit.
Or la confiance ne se décrète pas.
Elle se construit.
Lorsque la sélection nationale revient d’une Coupe du monde ou d’une Coupe d’Afrique des nations, le public ne réclame pas un exercice d’autosatisfaction. Il attend une parole. Non pour célébrer ou condamner, mais pour comprendre. Ce peuple auquel on demande d’acheter les billets, les maillots, les abonnements et de remplir les stades est aussi celui qui finance, directement ou indirectement, la vitalité économique du football. Il n’est pas seulement un public ; il est une partie prenante.
Le football moderne ne peut plus être administré derrière des portes closes.
Ailleurs, des présidents de fédération présentent des bilans, répondent aux journalistes, expliquent leurs choix, reconnaissent parfois leurs erreurs, et, lorsque les résultats sont insuffisants, certains vont jusqu’à démissionner. La responsabilité n’y est pas perçue comme une humiliation, mais comme une exigence de la fonction.
Pourquoi ce qui est considéré comme normal ailleurs deviendrait-il inconcevable en Côte d’Ivoire ?
La critique ne détruit pas une institution.
L’absence de contradiction, en revanche, finit toujours par l’affaiblir. Lorsqu’une gouvernance passe davantage de temps à repousser les questions qu’à y répondre, elle nourrit la suspicion qu’elle prétend combattre.
À l’ère d’Internet, aucune institution ne peut espérer gouverner par le silence. L’information circule, les comparaisons s’imposent et les citoyens observent ce qui se fait ailleurs. Les supporters ivoiriens ne vivent plus en vase clos. Ils savent comment fonctionnent les grandes fédérations. Ils voient des dirigeants s’expliquer, débattre, rendre des comptes.
Ce qu’ils demandent n’est pas extraordinaire.
Ils demandent simplement que la Fédération parle.
Non pour défendre un homme, mais pour éclairer une gouvernance.
Car il existe une différence essentielle entre le vrai et la vérité. Le vrai consiste à affirmer que tout va bien parce qu’un trophée a été remporté. La vérité exige de regarder aussi ce qui ne fonctionne pas, les crises, les tensions, les difficultés structurelles et les réponses qui leur sont apportées.
Une fédération forte n’est pas celle qui interdit la critique.
C’est celle qui y répond.
Le football ivoirien n’a pas besoin d’un président intouchable.
Il a besoin d’une institution exemplaire.
Et une institution ne grandit jamais dans le silence.
Elle grandit dans le dialogue, dans la contradiction et dans cette vertu rare qui distingue les grandes gouvernances : l’obligation permanente de rendre des comptes.
ALEX KIPRE
POUVOIRS MAGAZINE

