2 juillet: Omer Kipré. Les morts demandent d’aimer davantage ceux qui respirent encore

1 mois

2 juillet 2025 – 2 juillet 2026. Un an déjà. Sa mort ne fait pas apprendre à pleurer. Elle apprend à vivre autrement. Et surtout à regarder autrement ceux qui nous restent.

On dit qu’un an passe vite. C’est faux. Un an ne passe pas. Il dépose simplement une nouvelle couche de silence sur une absence.

Voilà un an que Kipré Omer Innocent, s’est éteint à Paris. Un an que son corps repose loin d’Abidjan. Loin de Daloa.

Loin de son village, mon pseudo nom qu’il ne prononçait pas avec fierté.

Un homme peut donc traverser les continents pour bâtir sa vie.

Et revenir à la terre… ailleurs. Je pourrais écrire que nous étions inséparables.

Ce serait un mensonge.

Je pourrais raconter que nous nous appelions chaque semaine.

Ce serait encore un mensonge.

La vérité est plus simple. Nous étions une famille ordinaire, trop ordinaire.

Chacun vivait sa vie loi nde l’autre. Chacun poursuivait ses combats. Nous ne nous disputions presque jamais. Il n’y avait aucune occasion.

Mais nous ne nous cherchions pas davantage. Nous ne ressentions pas le besoin de nous voir.

Nous ne nous manquions pas. Du moins, c’est ce que nous croyions.

Puis un matin, la mort est entrée dans notre histoire.

Et elle nous a expliqué, avec une brutalité que seule elle possède, que l’on peut perdre énormément sans jamais avoir eu l’impression de posséder.

Depuis ce jour, je regarde les familles autrement. Je regarde les frères autrement.

Nous croyons que la fraternité est faite de repas, de photographies, de longues conversations et d’accolades.

Non. La fraternité est parfois beaucoup plus discrète. Elle ressemble à un arbre.

On ne pense jamais à lui, on passe devant lui chaque matin, sans le remercier d’être là. Jamais

Puis un jour, la tempête l’emporte. Et soudain, le paysage n’est plus le même, bien que nous ne vivions pas sous son ombre.

Je ne m’appuyais pas sur lui. Jamais. Jamais.

Je savais simplement, sans jamais y réfléchir, qu’il existait.

Et cette seule certitude donnait une forme au monde.

Voilà ce que la mort détruit. Pas seulement une vie. Une évidence.

Depuis un an, je comprends que les morts ne nous retirent pas uniquement leur présence. Ni ne donne leur abscence.

Ils nous retirent toutes les possibilités que nous remettions à demain. Un appel, un repas, une promenade, une conversation, une réconciliation.

Nous croyons toujours qu’il y aura un autre dimanche.

La mort, elle, ne connaît pas les dimanches.

Elle ne laisse jamais d’agenda.

Je ne porte pas de remords, n’ai pas le souvenir d’une blessure volontaire.

Je porte quelque chose de plus silencieux.

Le regret, le regret de tout ce qui aurait pu exister.

Le regret de ces moments que personne n’a refusés, mais que personne n’a vraiment provoqués.

La vie est ainsi faite.

Nous repoussons sans cesse les choses essentielles, les visites, différons les appels. Nous croyons que l’amour supporte tous les délais.

Jusqu’au jour où il ne reste plus qu’une tombe.

Depuis ton départ, Nono, il y a pourtant une chose qui a changé.

Tes enfants.

Alice, Emmanuel, Paul-Marie, Marie-Clémence…

Ils ne sont plus seulement tes enfants, ils sont devenus une responsabilité morale même chez ceux qui comme des hypocrites feignent autre chose.

Ces enfants  nous rappellent que l’on peut devenir père sans avoir donné la vie.

Les neveux nous rendent pères autrement.

Ils nous obligent à veiller sur ce qu’un frère laisse derrière lui.

Ils nous rappellent que la famille n’est pas un héritage.

C’est une mission. Je pense aussi à Faty.

Elle n’a pas seulement perdu un mari.

Elle continue désormais un dialogue dont une seule voix répond.

Et je pense à cette tombe parisienne.

Si loin de la terre ivoirienne.

Si loin des chemins de l’enfance.

Mais finalement, qu’est-ce qu’une tombe ?

Quelques mètres carrés de terre.

La vraie sépulture est ailleurs. Elle est dans la mémoire des vivants, dans les habitudes qui se falsifiées, les paroles que nous décidons enfin de prononcer.

Alors, si ce texte doit servir à quelque chose, qu’il serve aux vivants.

N’attendez pas les funérailles pour redécouvrir votre famille, n’attendez pas qu’une chaise reste vide pour comprendre qu’elle était indispensable.

N’attendez pas qu’un numéro de téléphone devienne définitivement muet pour éprouver le besoin d’appeler.

Les familles ne meurent pas toujours à cause des conflits. Elles meurent souvent d’un mal beaucoup plus discret.

L’habitude de croire que nous aurons toujours le temps de réparer les malentendus qui profitent à certains croque morts.

Voilà un an que tu es parti.

Et tu m’as laissé une leçon que je n’avais jamais apprise.

On peut être lié sans être proche, on peut être frère sans être confident.

Mais lorsque l’un disparaît, l’autre découvre qu’il vient de perdre une partie de son origine.

Non et nos morts ne nous demandent jamais de les pleurer éternellement.

Ils nous demandent quelque chose de beaucoup plus difficile.

Ils nous demandent d’aimer davantage ceux qui respirent encore.

Et c’est peut-être cela, finalement, la fraternité.

ALEX KIPRE

photo:dr

POUVOIRS MAGAZINE

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