TIBURCE KOFFI À LA RUE : QUAND UN HOMMAGE PUBLIC SE NOIE DANS LES IMMONDICES

2 mois

À Angré, dans la commune de Cocody, une rue porte le nom de Tiburce Koffi. L’hommage est noble. Le spectacle l’est beaucoup moins.

Entre tas d’ordures, eaux usées et insalubrité chronique, la voie censée célébrer l’une des consciences intellectuelles majeures de la Côte d’Ivoire offre une image dégradante de la reconnaissance publique. Plus qu’un problème de voirie, cette situation interroge notre rapport à la mémoire, à la culture et au respect dû à ceux qui ont enrichi le patrimoine intellectuel national.

Tiburce Koffi à la rue. Cette fois, j’irai me plaindre au Bon Dieu.

À Abidjan, dans la commune de Cocody, précisément à Angré, une rue porte heureusement le nom d’un enfant du pays, et non des moindres.

Tiburce Koffi.

Essayiste, dramaturge, romancier, journaliste, musicien, intellectuel d’une rare fécondité, mais surtout homme de culture profondément attaché à la liberté de pensée, Tiburce Koffi fait partie de ces figures qui honorent durablement la nation.

Or, il est difficile d’imaginer que cette belle âme puisse faire bon ménage avec les tas d’ordures, les eaux stagnantes et les immondices qui encombrent aujourd’hui la ruelle portant son nom.

Attribuer le nom d’une personnalité à une voie publique ne relève pas d’un simple acte administratif. Une telle décision engage la responsabilité symbolique de la puissance publique.

Elle suppose que l’État et les collectivités concernées prennent toutes les dispositions nécessaires pour préserver l’intégrité, l’image et la dignité du récipiendaire.

La rue Tiburce Koffi ne mérite véritablement son nom que lorsqu’elle reflète le respect dû à celui qu’elle entend honorer.

Tant qu’elle demeure envahie par les déchets et les eaux usées, elle ne célèbre pas l’homme ; elle le défigure.

Dans certains milieux culturels où les rancœurs sont parfois tenaces, des esprits malveillants pourraient même être tentés d’y voir une forme de préméditation.

La question mérite d’être posée.

Tiburce Koffi paie-t-il encore le prix de sa parole libre, de son indépendance intellectuelle et de son refus permanent de l’allégeance aveugle ?

L’homme est connu pour son esprit critique, souvent incisif, parfois dérangeant, y compris à l’égard de ses propres amis politiques.

Issu d’une famille proche du PDCI-RDA, parti qui a dominé la vie politique ivoirienne durant plusieurs décennies, l’auteur de L’Embarras de Dieu s’est un temps reconnu dans le combat politique de Laurent Gbagbo, figure majeure de l’opposition ivoirienne avant son accession au pouvoir en 2000.

Mais les désaccords entre les deux intellectuels apparaissent rapidement.

Le journaliste prend alors ses distances et finit par rejoindre le camp d’Alassane Ouattara, devenant pour certains un transfuge, pour d’autres un homme fidèle à ses convictions.

Les accusations de trahison fusent.

Tiburce Koffi les assume sans détour et participe même à l’exercice du pouvoir sous l’actuel régime.

Un tel parcours forge nécessairement des adversaires.

Mais rares sont ceux qui contestent son intégrité intellectuelle.

Son indépendance d’esprit, son impertinence assumée et la densité de sa réflexion lui valent le respect, même chez ses contradicteurs.

C’est donc à juste titre qu’une rue porte aujourd’hui son nom.

Encore faut-il que cet hommage soit à la hauteur de la personnalité honorée.

À Paris, l’élégance de l’avenue Victor-Hugo ou le prestige de l’avenue Foch ne relèvent pas du hasard.

Ils traduisent une volonté publique de préserver des lieux chargés d’histoire et de mémoire.

Garantir l’ordre public ne consiste pas uniquement à encadrer les manifestations ou à maintenir la sécurité des citoyens.

La salubrité, l’esthétique urbaine et le respect des symboles nationaux participent également de cette mission.

Une rue porteuse de mémoire mérite autant d’attention qu’un monument.

Abandonner la rue Tiburce Koffi aux immondices revient à envoyer un message contradictoire.

D’un côté, la République honore un homme de culture.

De l’autre, elle laisse son nom cohabiter avec la dégradation, l’insalubrité et l’indifférence.

Il y a là une incohérence qu’il convient de corriger.

Car salir la rue Tiburce Koffi, c’est un peu salir cette mémoire vivante qui continue d’éclairer le débat public ivoirien.

Et lorsqu’une nation traite avec négligence ceux qu’elle prétend honorer, c’est souvent sa propre image qu’elle finit par abîmer.

Tama César

photo:dr

POUVOIRS MAGAZINE

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