Musicien et enseignant-chercheur à l’Université Félix Houphouët-Boigny, Dr. Kossonou Henri-Luc est l’un des bassistes les plus discrets mais les plus profonds de la scène ivoirienne.
À la croisée des arts et de la pédagogie, il partage ici sa vision de la musique, son rapport au rythme, son parcours avec Ernesto Djédjé, et la mission qui l’habite : former, transmettre, faire vibrer.
Pouvoirs Magazine : Comment avez-vous découvert la basse ?
Dr. Kossonou : C’est venu par l’écoute. J’écoutais beaucoup Bob Marley à l’époque. Et puis il y a eu mes grands frères qui jouaient dans le groupe Yamoussoukro Orchestra, notamment avec le vieux Brisca. J’ai commencé par la batterie, à l’église. Mon frère jouait, et quand il n’était pas là, je le remplaçais et progressivement, je m’y suis installé
PM : Ça reste dans la rythmique…
Dr. Kossonou : Exactement. Batterie et basse, ce sont les instruments qui tiennent la rythmique. Et nous, Africains, on y retrouve ce qu’on connaît : les transes, les frénésies rythmiques, comme chez les Komians. La musique chez nous est toujours liée au mouvement, à la danse, à l’expérience collective.
PM : Pourquoi, selon vous, les Africains sont plus sensibles au rythme qu’à l’écoute contemplative ?
Dr. Kossonou : Tout être humain a un rythme en lui, déjà rien qu’avec le cœur. Mais chez nous, la musique est partout : au champ, à la naissance, pendant les deuils. Elle structure le quotidien. C’est presque naturel, organique. On ne « consomme » pas la musique : on la vit.
PM : Comment décririez-vous votre jeu de basse aujourd’hui ?
Dr. Kossonou : Il a évolué. Il y a eu l’époque de la démonstration, où on jouait pour se faire remarquer. Puis vient une maturité où l’on recherche la note. Celle qui touche. Qui vient du cœur, retourne au cœur. Je joue pour ressentir cette vibration-là. Une fois, après un séminaire avec Mimi Lorenzini, le saxophoniste Yodé — qui a joué avec Ernesto Djédjé — m’a dit : “Tu as un son.” Et ça, c’est la plus belle chose qu’on puisse dire à un musicien. Trouver son son.
PM : Vous avez porté le projet Tribute Ernesto Djédjé avec l’orchestre des maîtres de l’INSAAC. Qu’est-il devenu ?
Dr. Kossonou : Le projet a été conçu à l’INSAAC. Il a pris fin sans pouvoir sortir dans un premier temps, car Tiburce Koffi, alors directeur, est parti. Mais son successeur a permis la sortie de l’album. Malheureusement, quand un projet est porté par une institution, il semble ne plus appartenir à ceux qui l’ont initié.
PM : Vous regrettez ce manque de continuité ?
Dr. Kossonou : L’administration devrait être une continuité. Mais je comprends aussi : il s’agit souvent de priorités. Tiburce, par exemple, avait lancé de gros chantiers avec la musique et le théâtre.
PM : Vous êtes professeur. Qu’est-ce qui vous pousse à enseigner la musique ?
Dr. Kossonou : L’envie de partager. Je pourrais ne le faire que sur scène, mais transmettre mon expérience, former les jeunes, c’est un prolongement naturel. L’enseignement ne contredit pas la scène. Au contraire, il la nourrit.
PM : Vous vous êtes déjà senti combattu dans votre démarche ?
Dr. Kossonou : Non. Incompris, peut-être. Mais pas combattu. Quand on est passionné, on peut dépasser les limites. Mais ce qu’on fait, on le fait avec le cœur. Et ça suffit.
Entretien avec AK
Pouvoirs Magazine
photo:dr
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