5 juin: Marcellin Yacé, les veines piquées de musique

2 mois

Il aurait eu 63 ans aujourd’hui. Né le 5 juin 1963, disparu au cœur des heures tragiques de la Côte d’Ivoire, Marcellin Yacé demeure l’une des figures les plus singulières de la musique ivoirienne moderne.

En ce jour anniversaire, c’est à l’homme derrière l’artiste que nous rendons hommage.

Marcellin traverse les générations avec la même douceur qu’une mélodie familière. Celle que l’on croit avoir oubliée et qui revient soudain illuminer un souvenir.

Né le 5 juin 1963, il fut bien davantage qu’un musicien. Il fut un artisan du son, un bâtisseur d’harmonies, un passeur de savoir et un révélateur de talents. Son parcours raconte une époque où la musique ivoirienne cherchait ses propres chemins. Elle inventait ses codes et affirmait sa personnalité sur la scène africaine. Dans cette aventure, Marcellin Yacé n’était pas simplement un acteur. Il faisait partie de ceux qui dessinaient la route.

Dans sa famille, la musique était presque une affaire de sang. Fils, frère, époux, père, beau-frère de musiciens ou de chanteurs. Il évoluait dans un univers où les notes accompagnaient naturellement le quotidien. Mais là où beaucoup auraient pu se contenter d’interpréter la musique, lui cherchait à la comprendre dans ses mécanismes les plus profonds. Il possédait cette curiosité insatiable qui caractérise les véritables créateurs.

Cette quête l’amena à maîtriser un instrument devenu mythique : le Yamaha DX7.

Pour le grand public, il ne s’agissait que d’un clavier électronique parmi d’autres. Pour les musiciens et les spécialistes du son, c’était un monument. La programmation de cet instrument exigeait une compréhension complexe de la synthèse FM, une discipline rigoureuse, une oreille extrêmement fine et une capacité d’abstraction peu commune. À une époque où beaucoup utilisaient les sons déjà programmés, Marcellin Yacé créait les siens. Il comprenait les algorithmes, les textures sonores, les architectures invisibles qui transforment une simple vibration en émotion.

Cette maîtrise révélait beaucoup de sa personnalité : intelligence analytique, patience, exigence, créativité et humilité. Ceux qui l’ont côtoyé savent qu’il n’était pas seulement musicien. Il était aussi ingénieur du son avant l’heure, concepteur sonore, expérimentateur et perfectionniste. Son expertise lui permit d’accompagner et de sonoriser des artistes majeurs du continent, parmi lesquels Youssou N’Dour et Lokua Kanza. Dans les coulisses, là où le public ne regarde pas toujours, il était déjà reconnu comme un homme de référence.

Mais l’une des plus grandes qualités de Marcellin Yacé résidait sans doute dans sa capacité à voir le potentiel chez les autres. Il aimait transmettre, encourager, orienter. Plusieurs artistes lui doivent une part essentielle de leur évolution. Il contribua à façonner des carrières, parfois en suggérant une simple orientation musicale qui allait changer une trajectoire entière. On lui attribue notamment d’avoir aidé Bagnon à s’éloigner de l’imitation de John Yalley pour construire un univers personnel.

Mêlant influences zouloues, afro et zouk.

Il encouragea également Bomou à explorer le reggae comme espace d’expression sociale et contestataire, donnant à ses textes une portée nouvelle.

Son regard sur les artistes était souvent d’une étonnante justesse. Ceux qui l’ont fréquenté racontent qu’il savait détecter un talent avant même que celui-ci ne se révèle au grand public. Concernant son frère Evariste Yacé, il confiait souvent à ses proches, loin des regards et sans jamais le lui dire directement, qu’il le considérait comme l’un des plus grands guitaristes africains. A condition qu’il accepte pleinement l’exigence du travail et de la discipline. Cette confidence en dit long sur l’homme : exigeant avec les autres parce qu’il l’était d’abord avec lui-même.

Vingt-quatre ans après sa disparition, l’influence de Marcellin Yacé continue d’inspirer ceux qui l’ont connu. Cette reconnaissance a récemment trouvé une forme particulière avec la publication de La Musique dans le sang, ouvrage consacré à son parcours. Écrit par Hervé Blédé et Martial Assémé, le livre dépasse largement le cadre biographique. Les deux auteurs y expriment surtout leur gratitude envers celui qui fut pour eux davantage qu’un mentor. L’un est devenu musicien, l’autre journaliste et auteur, mais tous deux revendiquent l’héritage moral reçu de cet homme qui savait encourager sans écraser, conseiller sans imposer et inspirer sans chercher à briller.

En avril 2026, lors d’une rencontre autour de cet ouvrage, cette reconnaissance était palpable. Plus qu’un hommage artistique, il s’agissait d’une célébration humaine. Celle d’un homme qui a semé des graines de confiance et de passion chez ceux qui l’entouraient.

Mais avant survint le 19 septembre 2002.

Une date qui appartient aux pages les plus douloureuses de l’histoire contemporaine ivoirienne. Dans le chaos de cette nuit où la violence s’abattit sur le pays, Marcellin Yacé fut emporté par une tragédie qui ne le concernait pas. Lui qui consacrait sa vie à la création, à la musique et au rassemblement des hommes devint l’une des victimes innocentes d’une crise qui allait marquer durablement la nation.

Pourtant, les artistes ne disparaissent jamais complètement. Ils survivent dans leurs œuvres, dans les souvenirs qu’ils laissent et dans les vies qu’ils ont transformées. Marcellin Yacé continue de vivre dans les chansons qu’il a arrangées, dans les artistes qu’il a accompagnés, dans les musiciens qu’il a inspirés et dans l’admiration silencieuse de ceux qui savent ce qu’il a apporté à la culture ivoirienne.

En ce 5 juin, nous ne célébrons pas seulement une date de naissance. Nous célébrons une vie utile, féconde et lumineuse. Celle d’un homme qui avait fait de la musique une vocation, de l’excellence une habitude et de la transmission un devoir.

Joyeux anniversaire à titre posthume, Marcellin Yacé. Les années passent, mais ta partition continue de jouer dans le cœur de la Côte d’Ivoire.

ALEX KIPRE

photo:dr

POUVOIRS MAGAZINE

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