Au risque de détonner avec nos frères des confréries masculines, il nous faut confesser une perplexité non feinte devant l’ardeur avec laquelle nos compatriotes semblent, ces derniers temps, se passionner pour la question de la polygamie.
Un peu comme si l’avenir de la nation s’y trouvait suspendu. Alors même que tant d’autres urgences, économiques, éducatives ou sociales, réclament une attention autrement plus pressante. Toutefois, puisque le débat semble désormais installé au cœur de la conversation publique, il convient de l’aborder avec la rigueur intellectuelle qu’il exige. Il est, pour cela, une évidence juridique et morale qui, d’emblée, s’impose.
Dans des États modernes comme le nôtre, le principe d’égalité entre l’homme et la femme est acquis. Et constitue désormais un fondement cardinal de l’édifice social. Nul ne saurait, sans conséquences majeures, nier ou récuser cet état de fait. Cette égalité, que nous souhaitons parfaite pour l’équilibre des genres, n’est pas une faveur gracieusement accordée aux femmes. En rétribution d’années de machisme absolu. Elle est un droit reconnu, proclamé et consacré par la plupart de nos lois et textes fondamentaux.
Dès lors, surgit une interrogation implacable dans sa logique. Comment défendre la légitimité de la polygamie, laquelle autorise les hommes à contracter plusieurs unions simultanées. Tout en refusant, avec la même vigueur, la possibilité symétrique pour la femme d’en faire autant ?
Si, en effet, l’on se réclame sincèrement du principe d’égalité, il faut, tout aussi sincèrement, accepter d’en assumer toutes les conséquences, y compris celles qui bousculent les confortables habitudes d’un ordre social ancien que semblent vouloir faire ressurgir certains.
La polygamie, prise isolément, telle la cola de la fable, n’est en réalité qu’une moitié du raisonnement.
Elle ne devient cohérente qu’à la condition d’admettre son corollaire, son pendant logique : la polyandrie.
En d’autres termes, si notre société estime légitime qu’un homme puisse partager sa vie avec plusieurs épouses, il lui faudrait, au moins par souci de cohérence intellectuelle, reconnaître à la femme le droit équivalent de partager sa couche avec plusieurs époux. C’est là précisément que le bât blesse. Refuser cette symétrie reviendrait à, d’un côté, proclamer l’égalité tout en organisant, de l’autre, c’est-à-dire dans les faits, une inégalité structurelle.
De cela, certains, bien sûr, s’en offusqueront, car l’idée d’une femme entourée de plusieurs maris heurte encore les imaginaires façonnés par des siècles de traditions patriarcales. Pour autant, l’inconfort d’une idée ne devrait pas suffire à en réfuter la logique. Car, au fond, la question n’est pas tant d’ordre moral ; elle est intellectuelle. Une société ne peut, en effet, invoquer l’égalité lorsque cela l’arrange et s’en détourner lorsque cette même égalité vient troubler les privilèges établis.
Ainsi, le débat sur la polygamie agit comme un miroir impitoyable. Il révèle moins une question matrimoniale qu’une tension profonde entre tradition et principe d’égalité. Si l’on veut maintenir la première, il faut avoir l’honnêteté d’admettre que l’égalité n’est pas totale. Mais si l’on prétend défendre la seconde, alors il faut en accepter toutes les implications, fussent-elles dérangeantes. Car, au bout du compte, une vérité d’une simplicité presque proverbiale s’impose au raisonnement. Ce qui est jugé bon pour le canard doit, par une justice élémentaire, l’être également pour l’oie.
Sur ce, nous croyons avoir dit !
A. SYLLA
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE

