Il faut le dire sans détour : la relève politique ivoirienne peine. Et elle peinera encore si elle continue de confondre ambition et position.
On ne devient pas une alternative parce qu’on a un titre, un financement ou un accès aux plateaux télévisés. On le devient parce qu’on est capable de porter un projet au-delà des moyens dont on dispose au départ. La politique n’est pas une gestion de stock, c’est une conquête de confiance.
En 1946, Félix Houphouët-Boigny ne disposait pas d’un État, mais d’un mouvement naissant. Il a structuré, convaincu, organisé. S’est trompé quand on l’a pas trompé. Des années plus tard seulement, il a gouverné.
Dans les années 1980 et 1990, Laurent Gbagbo n’avait ni l’appareil d’État, ni les moyens du pouvoir. Il a construit une opposition, forgé une base militante, tenu dans l’adversité. Milliardaire en militants, il était à la tête de holdings d’inconditionnels. Est passé par la case prison. 11 fois.
Au tournant des années 2000, Alassane Ouattara n’avait pas la pleine légitimité institutionnelle. Celui qui jouissait du qualificatif réducteur de technocrate a consolidé un socle politique après s’être séparé de Gbagbo, d’Ib, son garde de corps, avant d’accéder plus tard, à la magistrature suprême.
Aucun d’eux n’a attendu que « toutes les conditions soient réunies ».
La nouvelle génération, elle, semble vouloir l’inverse : être reconnue avant d’avoir convaincu, être financée avant d’avoir mobilisé, être portée avant d’avoir porté un projet clair. Elle réclame l’investiture avant l’enracinement. Elle cherche les moyens avant la vision.
Or la politique est cruelle : elle expose, livre même, sans protéger. Dire que l’on incarne le renouveau ne suffit pas. Même entendre les autres le dire de soi-même ne suffira pas. Il faut démontrer une capacité à rassembler au-delà des cercles acquis (ethnie, les copains du Lycée, les collègues de bureau) à formuler une offre qui dépasse les fidélités ethniques ou partisanes. Ou à proposer des réformes crédibles sur les institutions, la gouvernance, la jeunesse.
La relève ne souffre pas d’un manque d’espace. Elle souffre d’un déficit de densité.
On ne devient pas une force historique parce qu’une génération s’essouffle. On le devient parce qu’on impose une idée, une méthode, une constance.
Le pouvoir ne récompense pas l’impatience. Il consacre la persévérance. Et dire qu’on ne voulait même pas que les vieux se retirent, on avait voulu qu’ils dégageassent.
L’histoire montre que les grandes figures n’ont pas émergé parce que le terrain était dégagé, mais parce qu’elles ont créé leur espace. La relève actuelle ne manque ni d’énergie, ni surtout d’intelligence ou de brillance. Elle manque de structure, de constance et d’audace stratégique.
La politique ne récompense pas l’impatience médiatique. Elle exige l’endurance historique.
ALEX KIPRE
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE

