« Ce qui me touche beaucoup dans son travail, c’est son rapport au réel, à l’étude des comportements sociaux, et au jeu de mimêsis qu’il apporte.
Il aborde des questions qui résonnent avec les enjeux de la scénographie telle que je la perçois. » Ainsi s’exprime la scénographe Emma Thierry. Elle expliquant que le mimêsis, l’esthétique de l’imitation ou de la représentation du réel en art, crée un lien immédiat. Entre elle et le chorégraphe Léonce Noah, dit Gbô la Légende.
La Française est l’invitée du créateur du Laboratoire Broukabrou Relâche. Dont la formation se déroule depuis le 10 janvier dans le village d’Adjahui Coubé, situé derrière l’aéroport d’Abidjan. Depuis 2021, le chorégraphe performeur, cofondateur de la compagnie Yefihmoa, développe avec de jeunes danseurs volontaires sa pratique artistique. Broukabrou Relâche, est à la croisée de la recherche du geste et de la création d’un mouvement en danse contemporaine. Il transforme des gestes du quotidien en matériaux chorégraphiques et performatifs. Cette démarche, basée sur la performance et l’écriture hybride, embarque également l’univers du nouchi. L’objectif est de traduire un vécu et un environnement social généralement défavorisés.
En six ans d’existence, c’est la première fois qu’un artiste occidental est invité à contribuer à l’enseignement du Laboratoire.
Emma Thierry est étudiante en master de scénographie à la Haute école des arts du Rhin (HEAR) à Strasbourg. Elle apporte ainsi un souffle esthétique nouveau à la création contemporaine ivoirienne. Sa participation ouvre de nouvelles opportunités collaboratives pour les jeunes apprenants. Renforçant leur horizon professionnel.
En 2024, Emma Thierry avait suivi dans son école une masterclass qu’a donné Léonce Noah. Ce dernier est doctorant et titulaire du Master E.X.E.R.C.E. du Centre chorégraphique national de Montpellier. Il y exposait sa méthode de travail autour des objets, du rythme et de l’intensité. L’idée de sa venue à Abidjan s’est concrétisée en septembre 2025, lors de la Cité internationale des arts, le Paris des vi(ll)es. C’est une résidence artistique qui réunit depuis 1965 des artistes du monde entier. Gbô la Légende y avait été sélectionné pour une performance, tandis qu’Emma Thierry officiait en tant qu’assistante de Jean-Christophe Lanquetin et François Duconseille, scénographes et commissaires d’expositions de renom, cofondateurs du collectif Urban Scénos.
Bric-à-brac d’expérimentation
À Abidjan depuis une dizaine de jours, découvrant la capitale économique pour la première fois, Emma Thierry s’inscrit dans une démarche expérimentale au Laboratoire Broukabrou. Elle collabore avec le chorégraphe et les apprenants pour explorer la création chorégraphique et performative dans le village d’Adjahui, en lien avec son environnement scénographique. Sensiblement politique et engagé, le travail de Léonce Noah interroge par la danse-performance les dynamiques urbaines et les identités africaines dans une perspective décoloniale.
Le village, aujourd’hui assimilable à un ghetto où survit une population souvent défavorisée dans des espaces informels hétéroclites, constitue un terreau fertile pour un Laboratoire de création de ce type.
Emma Thierry apprécie ce bric-à-brac artistique : « Cela m’offre une grande liberté de recherche en lien direct avec un espace déjà occupé. Les habitudes des habitants, les commerçants et les objets présents deviennent source d’inspiration et de création. Léonce permet aux jeunes d’explorer ces espaces. » Elle ajoute : « Je viens en regard extérieur, me concentrer avec eux sur les détails de l’espace et l’analyse des ambiances.
J’essaie de créer un décalage à partir de ce qu’ils disent et font, pour déplacer leurs formes vers l’inattendu.
Ce décalage peut se représenter dans le décor, le costume, le maquillage ou la collecte. Il y a aussi le travail de la scène, car j’apprends à penser la scénographie pour un plateau de théâtre. C’est dans cet échange entre connaissance académique et performance ancrée dans le réel que la performance peut irradier autour. »
Avec les apprenants, elle combine explication et application expérimentale dans plusieurs micro-espaces du village, choisis par chacun pour performer. Pour Emma Thierry, qui a commencé la scénographie pendant sa licence aux Beaux-Arts de Nantes, ce Laboratoire à Adjahui constitue un terrain riche en idées et en possibilités d’élaboration scénographique, un peu à l’image de la ville de Vienne, qu’elle admire pour ses installations et performances artistiques stimulantes.
Aaron Leslie
photo:AL
POUVOIRS MAGAZINE
