Léonce Noah, dit Gbô la Légende: « Le Laboratoire Broukabrou Relâche répond à un besoin réel d’espaces d’expérimentation et de recherche en danse et performance »

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Animé par le chorégraphe Léonce Noah, dit Gbô la Légende, le stage annuel du Laboratoire de recherche-création sur la pratique du Broukabrou Relâche a débuté le samedi 10 janvier 2026 et se poursuivra jusqu’au 3 février.

Si les éditions précédentes se tenaient à Gonzagueville, chez Jean Folly, le stage se déroule cette année dans le village presqu’île d’Adjahui Coubé. à A Port-Bouët, derrière l’aéroport.

Gbô la légende a créé la pratique du Broukabrou. C’était dans le cadre de sa formation en Master E.X.E.R.C.E au Centre chorégraphique national de Montpellier. Un travail de recherche à l’Université Paul-Valéry Montpellier 3 sous la direction d’Alix de Morant, maître de conférences en esthétiques chorégraphiques et théâtrales, au sein du laboratoire RIRRA 21, a prolongé le travail. La pratique du Broukabrou Relâche se définit comme une démarche artistique originale. Elle intègre les gestes et usages du quotidien dans une écriture chorégraphique performative.

Dans ce cadre, ces matériaux de création s’expriment dans une écriture hybride et indisciplinée. Embarquant l’univers du nouchi pour traduire le vécu et l’environnement déstructuré, fait de bric et de broc, des ghettos et habitats sociaux défavorisés. Cette pratique interroge les héritages coloniaux, les dynamiques urbaines et les identités africaines contemporaines.

Membre fondateur du duo Yefihmoa et ancien du Centre de développement chorégraphique Donko Seko de Kettly Noël à Bamako, Léonce Noah, alias Gbô la Légende, développe une œuvre très engagée. Elle s’inscrit dans un dialogue constant entre scènes africaines et européennes. L’artiste, qu’il qualifie lui-même de « nouchi français-baoulé », expose dans cette causerie les tenants et aboutissants de cette session de son laboratoire performatif (Labora). On le suit « debout en bout » depuis plusieurs années.

Pourquoi avoir choisi Adjahui pour cette édition du Laboratoire Broukabrou Relâche ?

Adjahui… parce que j’y ai vécu six années, entre 2014 et 2020. Six années de galères, mais aussi de développement de ma vision artistique. En 2020, c’est d’Adjahui que je suis parti en France pour la formation E.X.E.R.C.E à Montpellier.

J’ai commencé le Laboratoire à Adjahui, puis je l’ai déplacé à Gonzagueville, où j’ai habité. Ramener et sédentariser définitivement le Laboratoire à Adjahui Coubé, c’est revenir à la source. Pour donner une visibilité accrue à ce village Ebrié, à un moment où le laboratoire prend de l’envergure. Et où j’envisage d’y inviter des artistes internationaux. Adjahui est un territoire vivant, porteur de mémoires et de pratiques sociales encore actives. Dans un environnement que l’on pourrait qualifier de ghettoïsant, qui sied parfaitement à ma pratique.

C’est un espace où la danse et la performance dialoguent directement avec le réel, les usages quotidiens du corps et les circulations humaines. Pour cette édition, je voulais un lieu permettant une recherche située, en prise directe avec la vie et un environnement social peu privilégié.

Y a-t-il un objectif particulier pour le Laboratoire cette année ?

Cette édition vise à consolider le Labora comme un espace de recherche-création. L’objectif est d’amener les stagiaires à penser la danse, la performance et la scénographie comme un processus, à développer une écoute fine du corps, de l’espace et du contexte, tout en affirmant des écritures contemporaines ancrées dans nos réalités locales.

Le nombre de stagiaires a-t-il évolué cette année ?

Oui, nous étions près d’une dizaine, avec la présence notable d’une danseuse. Leur nombre accru traduit un besoin réel d’espaces d’expérimentation en danse et performance. On observe une évolution claire dans leur posture artistique : ils gagnent en autonomie, en capacité de questionnement et en conscience corporelle. Progressivement, ils passent d’une logique d’exécution à une logique de recherche et de prise de position artistique.

Pour moi, cette progression est à la fois une responsabilité supplémentaire et un encouragement à structurer davantage l’accompagnement.

Existe-t-il un échelonnement des enseignements pour éviter la répétition d’une année sur l’autre ?

Oui. Le laboratoire ne fonctionne pas par reproduction. Chaque édition est pensée à partir du contexte, des profils des stagiaires et de l’axe de recherche. Les outils évoluent, les problématiques se déplacent. Je transmets avant tout une manière de chercher, pas un savoir figé.

Je vais emmener les apprenants à approfondir la recherche sur la corporalité, l’exploration de l’espace urbain et social d’Adjahui, pour une performance in situ. Ce seront des exercices de recherche individuelle, accompagnés de partages collectifs, au croisement de la scénographie et de cet espace.

La scénographe Emma Thierry participe cette année. Pourquoi ?

Sa présence répond à la volonté d’ouvrir le laboratoire à d’autres écritures et à la prise en compte de l’espace. La danse et la performance ne se construisent pas seules : la scénographie et la lumière transforment la perception du corps. Cette collaboration permet aux stagiaires de penser leurs propositions de manière globale et professionnelle.

Qu’apporte ta démarche de recherche-création à la danse contemporaine ivoirienne ?

Elle permet de penser autrement la danse et la performance, à partir de nos corps, de nos espaces et de nos histoires, sans reproduire des modèles extérieurs. Cette démarche ouvre un dialogue critique et sensible sur les formes contemporaines en Côte d’Ivoire et participe à la structuration d’une pensée chorégraphique performative, ancrée dans nos réalités quotidiennes.

Comment tes études doctorales ont-elles fait évoluer ta vision de la danse ?

Le doctorat me permet de prendre du recul sur ma pratique, de la situer et de l’approfondir. Cette recherche nourrit directement mon travail chorégraphique et performatif, en renforçant la conscience des choix artistiques et la dimension politique du geste, tout en gardant un ancrage sensible. C’est une véritable anthropologie urbaine en danse et performance.

Le Laboratoire est actuellement autofinancé. Avec un soutien, comment l’organiserais-tu ?

Avec des moyens renforcés, nous pourrions améliorer les conditions de travail, allonger les temps de recherche et inviter des artistes multidisciplinaires : chorégraphes, chercheurs, scénographes, musiciens, peintres, réalisateurs, artistes visuels de renom. Leur apport offrirait un regard extérieur enrichissant aux stagiaires.

L’objectif serait de faire du Labora un espace durable, capable de relier pratiques locales et dialogues internationaux, tout en restant profondément ancré dans son contexte.

Recueillis par

Aaron LESLIE

(Gbô la Légende en exercice performatif à Adjahui, janvier 2026 – Crédit photo : Gbagbo Roland)

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