Francis Barbey, auteur prolixe sort une trilogie sur Jésus-Christ. L’un de ses ouvrages a pour titre: « Jésus Christ est le même hier, aujourd’hui et éternellement ».
Tentons d’interroger l’évidence christologique chez cet auteur.
Affirmer que « Jésus Christ est le même hier, aujourd’hui et éternellement » ne relève pas, pour le croyant, d’une hypothèse. Mais d’une confession. Francis Barbey aime à assumer. Et ici il assume pleinement cette évidence de foi et l’avant propos de son ouvrage le présente comme une fidélité répétée. Une fidélité quasi obstinée, à cette proclamation centrale: Jésus est Seigneur. Mais cette fidélité proclamée suffit-elle à répondre aux déplacements profonds du croire contemporain qui est chancelant? Ou alors risque-t-elle d’en contourner les fractures réelles ?
L’intention de Barbey est clair. L’homme de foi veut maintenir l’invariance de la vérité christologique malgré la mutation des formes culturelles, spirituelles et religieuses. Barbey sait que les choses changent, que les vérités d’hier bougent. L’auteur soupçonne les spiritualités alternatives, récuse toute dilution du Christ dans un pluralisme religieux mal assumé. À cet égard, son travail s’inscrit dans une tradition ecclésiale ferme, soucieuse de sauvegarder l’unicité salvifique du Christ. Mais c’est cette fermeté, précisément qui mérite interrogation.
Car si Jésus est bien « le même », la réception de sa figure, elle, ne l’est pas. Et l’ouvrage court un risque. Celui de glisser d’une théologie de la permanence à une théologie de la répétition. Peut-on vraiment affirmer que redire la même confession sous des formes différentes suffit à rencontrer l’homme contemporain? Cet homme d’aujourd’hui dont la crise n’est pas d’abord doctrinale mais existentielle, symbolique et parfois langagière ?
Barbey soutient que le rejet du christianisme ne vise pas Dieu, mais une caricature liberticide de Dieu.
Soit.
Mais cette caricature n’est-elle pas aussi le produit d’un discours ecclésial qui, trop souvent, a confondu vérité confessée et maîtrise du sens ? En contestant les spiritualités contemporaines comme replis narcissiques, l’auteur ne risque-t-il pas de sous-estimer ce qu’elles révèlent malgré elles. Elle prouve une faim de sens que le langage chrétien peine parfois à rejoindre ?
Là où l’ouvrage pourrait être plus problématique, c’est dans sa lecture des religions non chrétiennes. En affirmant qu’elles n’ont rien à offrir au Christ sinon leur accomplissement en lui, Barbey reprend une ligne christocentrique classique. Mais cette position, théologiquement cohérente, demeure-t-elle audible sans un véritable travail de réciprocité de compréhension ? Peut-on parler des autres traditions uniquement depuis l’horizon de leur insuffisance ?
En Afrique, enfin, l’ouvrage touche un point brûlant. Les revendications africanistes, la réhabilitation des religions traditionnelles, la théologie de l’inculturation sont abordées avec sérieux. Mais là encore, une question demeure : la christologie proposée laisse-t-elle réellement l’Afrique penser le Christ à partir d’elle-même, ou lui demande-t-elle surtout de se reconnaître dans une vérité déjà entièrement formulée ailleurs ? Ailleurs loin de l’Afrique
Le cadre de la communication pastorale, central dans l’ouvrage, est l’un de ses apports les plus féconds. En affirmant que la théologie se laisse modeler par la communication, Barbey ouvre une voie essentielle.
Ainsi, la question n’est peut-être pas de savoir si Jésus est toujours le même — la foi chrétienne ne peut en douter — mais de se demander si notre manière de le dire, de le situer, de le confesser, permet encore à cette permanence d’être perçue comme une bonne nouvelle. Et non comme une clôture.
Le livre de Francis Barbey est un acte de foi fort et sincère, profondément enraciné dans la tradition de l’Église. Il rappelle avec assurance que le Christ ne change pas et que l’Évangile demeure vrai en tout temps. Mais cette certitude appelle une exigence plus fine et plus audacieuse. Car si le Christ est toujours le même, notre manière de l’annoncer, de l’écouter et de le donner à voir doit sans cesse se renouveler. La fidélité à la vérité ne consiste pas seulement à la répéter, mais à la servir avec des mots justes, des gestes habités et une posture d’humilité. C’est à ce prix que la foi reste vivante, capable de toucher les cœurs et d’éclairer le monde d’aujourd’hui en perpétuel mouvement. Ce monde marqué par l’accélération, l’incertitude et secoué par des bouleversements rapides et profonds et toujours en quête de repères et de sens.
ALEX KIPRE
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE
