Pianiste concertiste formé aux exigences les plus élevées du répertoire classique, Achille Kouassi s’impose comme l’une des voix singulières de la scène musicale ivoirienne contemporaine.
Entre rigueur savante, liberté jazz et réappropriation du patrimoine populaire, il construit une œuvre où l’esthétique devient un acte de mémoire et de projection. Pouvoirs Magazine l’a rencontré.
Pouvoirs Magazine
Qu’est-ce qui vous a initialement attiré vers le piano et la musique classique ?
Achille Kouassi
Ce qui a véritablement catalysé mon intérêt, c’est la quête de l’expression la plus accomplie de la beauté et de l’ordre. La musique classique propose une esthétique capable de convaincre sans heurter, d’innover sans renier l’héritage, de rayonner sans aveugler. Ce sont des idéaux profondément compatibles avec mon tempérament, et que je rattache volontiers à une source presque spirituelle, voire divine.
Votre formation classique influence-t-elle votre approche du jazz et des musiques populaires ivoiriennes ?
Achille Kouassi
La formation classique m’a transmis une discipline de pensée, une rigueur formelle et une méthode de travail qui structurent durablement mon geste musical. Lorsque ces outils issus de la musique savante occidentale sont mis en dialogue avec nos musiques traditionnelles, fondées sur l’instinct et la spontanéité, il en résulte un langage d’une expressivité rare. Un langage capable d’affirmer notre identité culturelle tout en dialoguant avec les sensibilités du monde.
Vous avez entrepris une réappropriation de hits ivoiriens par l’écriture classique. D’où est née cette démarche ?
Achille Kouassi
Au-delà des encouragements de mes mentors de l’INSAAC, cette démarche est née d’un constat : la quasi-absence des créations africaines, et ivoiriennes en particulier, dans le corpus encyclopédique des musiques dites savantes. J’ai souhaité m’inscrire dans le sillage de ceux qui œuvrent, avec humilité et persévérance, à combler ce vide et à inscrire nos œuvres dans une histoire musicale universelle.
Quels défis pose la transposition de musiques populaires vers le piano classique ?
Achille Kouassi
Ils sont innombrables. Pour le piano, le défi majeur réside dans la réduction et la synthèse de motifs mélodico-rythmiques initialement pensés pour plusieurs instruments, condensés dans l’espace de dix doigts. Une fois cette architecture maîtrisée, l’œuvre peut se déployer, enrichie d’emprunts stylistiques à différents compositeurs de référence. Vient alors l’étape la plus délicate : l’interprétation. Il faut parfois imaginer Beethoven, Chopin et Liszt dialoguant avec Ernesto Djédjé dans un même esprit… ce qui n’est pas sans provoquer quelques sourires.
Quels compositeurs nourrissent particulièrement votre imaginaire musical ?
Achille Kouassi
J’éprouve une profonde affinité pour certains compositeurs de l’Europe du Nord et de l’Est, notamment Rachmaninov, Tchaïkovski et Grieg. Toutefois, Mozart demeure pour moi l’absolu, le point d’équilibre ultime où la musique atteint une forme de béatitude.
Parmi les artistes ivoiriens revisités, lequel vous a le plus marqué ?
Achille Kouassi
Tous m’ont marqué par la richesse et la diversité de leurs univers. Mais Ernesto Djédjé, notamment à travers Ziboté et Assona, m’a opposé une résistance artistique stimulante. Son œuvre appelle encore des lectures approfondies et mérite une exploration musicologique plus poussée.
Quelle place le jazz occupe-t-il dans votre univers ?
Achille Kouassi
Le jazz représente un espace de respiration esthétique. Il offre un relâchement apparent qui, paradoxalement, nourrit la rigueur de la pensée musicale. Il s’agit d’un territoire de liberté contrôlée, essentiel à mon équilibre artistique.
Parlez-nous du projet Jazz Trip initié par Abijazz.
Achille Kouassi
Jazz Trip est l’une des initiatives les plus structurantes portées par Abijazz. En retraçant les grandes étapes de l’histoire du jazz à travers des thématiques annuelles, le projet crée un espace où pédagogie, culture et spectacle dialoguent avec une rare cohérence. Ce type d’initiative mériterait un soutien institutionnel affirmé. Je suis honoré d’en assurer la direction artistique.
Avez-vous d’autres projets de fusion en perspective ?
Achille Kouassi
Oui, bien entendu. Il s’agit notamment de relancer et de consolider des projets amorcés, mais interrompus faute de financements et d’accompagnement structurel. Ces chantiers demeurent essentiels à ma démarche artistique.
Comment abordez-vous la scène ?
Achille Kouassi
Je privilégie une approche hybride, où l’interprétation fidèle cohabite avec l’improvisation. Ce dialogue me permet d’exprimer pleinement la pluralité de mon identité musicale.
Quelle réaction du public vous touche le plus ?
Achille Kouassi
L’émerveillement d’un public non élitiste qui reconnaît le thème originel malgré la densité de l’écriture. C’est la preuve que la musique initiale a été sublimée sans que l’intention première de son auteur n’ait été trahie.
Une œuvre qui vous représente pleinement en concert ?
Achille Kouassi
L’un de mes concertos pour piano et orchestre symphonique. Ce type de création marque l’aboutissement de mon parcours et constitue, en quelque sorte, ma signature esthétique de compositeur et d’interprète.
Interview réalisée par
ALEX KIPRE
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE
