À force d’attendre un sauveur, la Côte d’Ivoire s’enchaîne elle-même à une culture politique de soumission, d’autorité fantasmée et d’infantilisation collective.
La Côte d’Ivoire ne cherche pas des institutions fortes, elle cherche un homme fort.
C’est une constante historique, presque une pathologie politique nationale assumée et transmise de génération en génération.
À chaque tournant, le réflexe est le même : attendre que quelqu’un surgisse, tranche, impose et décide à la place de tous.
Le peuple n’est plus acteur, il devient spectateur, parfois même simple fidèle.
Dans les partis politiques, cette logique est flagrante.
Au PPA-CI, certains ont quitté le navire pour rejoindre Don Mello, non pour une ligne idéologique, mais pour l’espoir d’un “sauveur”.
On n’a pas changé de projet, on a changé de totem.
C’est la même illusion recyclée : un homme, un nom, une promesse vague de rupture miraculeuse.
Le cas Thiam au PDCI est encore plus révélateur.
Installé par la vieille garde, amis de Bédié, héritiers directs de l’houphouëtisme, il incarne la continuité déguisée en renouveau.
Là encore, ce n’est pas un débat d’idées, mais une transmission quasi dynastique du pouvoir politique.
Le parti devient une cour, et les militants, des sujets.
Même au RHDP, pourtant solidement installé, la question obsède : qui après Ouattara ?
Pas comment organiser l’après, mais qui régnera après lui.
Cette obsession révèle un rapport monarchique au pouvoir profondément enraciné.
Le chef n’est pas un mandataire, il est perçu comme un propriétaire du pouvoir.
Écoutez les anciens partisans d’Alassane Ouattara.
« Il nous a montré comment on gère un pays », disent-ils, avec une admiration presque militaire.
Ce qu’ils saluent, ce n’est pas seulement la gestion, c’est la poigne.
C’est la capacité à décider sans expliquer, à trancher sans discuter, à imposer sans partager.
Cette fascination pour la fermeté flirte dangereusement avec une nostalgie autoritaire.
Elle révèle une société plus à l’aise avec l’ordre imposé qu’avec la liberté assumée.
Même les partisans anciens de Gbagbo contre qui ils sont fâchés partagent cet avis. Affi, Koulibaly par exemple
Cela dépasse la politique.
Dans la vie quotidienne, l’Ivoirien préfère être employé que collaborateur, exécutant que co-responsable.
Il accepte plus facilement d’être “le petit d’un vieux”, même plus jeune que lui, que d’être son égal.
L’égalité dérange, l’autonomie fatigue, la liberté oblige.
Cette mentalité tue l’initiative, étouffe les contre-pouvoirs et infantilise durablement les citoyens.
Elle produit des foules dociles et des élites intouchables.
On comprend pourquoi les temples, les mosquées et églises sont pleines
À force d’attendre l’homme providentiel, la Côte d’Ivoire renonce à sa maturité politique.
Un peuple qui attend d’être sauvé est déjà prêt à être dominé. De nouveau
La vraie rupture ne viendra pas d’un homme.
Elle viendra le jour où les Ivoiriens cesseront d’adorer leurs chefs et commenceront enfin à se gouverner eux-mêmes. En 2030?
ALEX KIPRE
photo: dr
POUVOIRS MAGAZINE
