Toute réflexion sérieuse sur la fin d’un règne doit éviter deux pièges majeurs : la diabolisation des hommes et l’angélisme des systèmes.
Les crises de succession, en Côte d’Ivoire comme dans de nombreux pays, ne sont jamais le produit d’un seul individu. Elles sont le résultat de mécanismes politiques profonds. La longévité excessive au pouvoir, la personnalisation des partis, l’affaiblissement des institutions internes et l’incapacité collective à penser l’après.
Distinguer les responsabilités personnelles des logiques structurelles est donc essentiel. Sous peine de passer à côté de l’essentiel.
Le cas de Laurent Gbagbo et du PPA-CI illustre avec force le mécanisme psychologique et politique d’une fin de règne qu’on ne digère pas. Ici, dans ce parti l’on n’a pas seulement perdu le pouvoir. On le vit comme si on l’a confisqué, arraché. humiliant. Cette blessure fondatrice structure encore aujourd’hui la stratégie politique du parti.
Le problème n’est pas la figure de Gbagbo en soi, mais l’incapacité collective à organiser l’après-Gbagbo.
Le parti demeure prisonnier d’un récit de revanche permanente. L’élection cesse d’y être un projet de gouvernance pour devenir un tribunal symbolique de l’histoire. Dans ce contexte, on assimile toute divergence interne à une trahison, et toute alternative crédible à une menace existentielle.
Car le pouvoir n’est jamais une propriété privée. Il est un prêt consenti par l’histoire, par les institutions et par le peuple. Et tout prêt, tôt ou tard, doit être rendu. Refuser cette évidence, c’est transformer la politique en tragédie personnelle. Et l’État en champ de ruines émotionnelles.
Le mécanisme est bien connu : plus un leader vieillit politiquement. Plus il concentre à lui seul le sens, la légitimité et la parole. Le parti ne fabrique plus des successeurs. Mais des gardiens du temple. La fin du règne n’ouvre alors pas sur une transition apaisée. Mais sur une radicalisation émotionnelle, où l’objectif n’est plus de convaincre l’électorat, mais de régler des comptes avec le passé.
Or, savoir partir dignement est peut-être la plus haute forme de victoire politique. Parce que la fin, lorsqu’on l’assume, n’est jamais une défaite. Elle peut être un legs.
AK
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE
