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Dans une société où le quotidien se délite et où la parole publique se dissout dans la désinvolture, les signes d’un basculement s’accumulent.

La fatigue d’un peuple et l’aveuglement d’une classe politique qui ne mesure pas encore le point de rupture. Le peuple ne veut plus l’entendre, lui, le personnel politique, sûr désormais qu’il est capable de faire mieux, beaucoup mieux.

Une Côte d’Ivoire se défait, silencieusement, comme un tissu usé qu’on étire sans vouloir voir les déchirures. La vie des Ivoiriens est dure, presque âpre et ils préfèrent en rire. Beaucoup ne bouclent plus leurs fins de mois et vivent désormais à crédit — un crédit moral, un crédit financier, un crédit d’espoir. La majorité, déjà, a dépensé le revenu imaginaire de 2026, comme si l’avenir n’était plus qu’un puits vide où chacun puise malgré tout.

On se demande si les Ivoiriens — et surtout le personnel politique — comprennent que nous approchons d’un cap. Un seuil invisible, mais réel. Le jour viendra où un responsable politique, je ne sais encore lequel même si une intuition me frôle, recevra ce que la France a nommé jadis « une gifle » à Emmanuel Macron ; ici, en Côte d’Ivoire, ce sera un kokota en bonne et due forme.

À cet instant, il devra choisir : poser la main sur la douleur, assumer la brûlure de ses actes, ou feindre l’insensibilité et souffrir en silence. Mais l’époque ne pardonne plus. La légèreté que nous brandissons comme une signature ivoirienne — « on plaisante avec tout » — devient un paravent dangereux. À force de rire de tout, on oublie que certaines colères, elles, ne rient pas.

Un jour, ce ne sera plus une plaisanterie.

Une bouteille d’eau en plastique, puis en verre si l’auteur est vraiment fâché, pourrait voler. Ce n’est pas un souhait : c’est la simple conséquence de la désinvolture. À force de jouer avec le mépris, on finit par goûter au retour de flamme. Et ils se feront tabasser, un de ces quatre matins, comme les peuples savent parfois rappeler leur existence.

Les réseaux sociaux — TikTok, les lives improvisés, les colères mises en spectacle — ont amplifié cette dérive. On dit tout, on montre tout, on insulte tout. « Biékessê » a été entendu sourire aux lèvres puis répété comme un slogan. On a vu des milliers d’Ivoiriens s’abonner aux jurons de Johnny Pacheco comme à un divertissement national. On a vu les ultras de Himra lancer une bouteille sur Didi B. « Là, ce n’était que de la musique » s’empressera t-on de me répondre. Mais il n’y a plus de frontières : l’imbécilité circule librement et le même peuple peut acclamer Himra, soutenir Soro, s’enflammer pour JFK, et se révolter contre tous. Blé Goudé a déjà eu à avoir droit à des jets de pierres. Où? Dans son propre fief. Il n’a pas communiqué là-dessus.

Les chanteurs ont appris à apprivoiser la foule grâce à des textes rassembleurs.

Les politiciens, eux, s’exposent à une colère qu’ils n’ont jamais vraiment écoutée. Ils se mettent en première ligne de la bagarre et recevront, tôt ou tard, les éclaboussures d’un peuple qui a la gorge pleine de vomissures retenues.

Car enfin, comment comprendre que 56 personnes, dont certaines candidatures errantes comme des sans-abri de la République, aspirent à diriger la Côte d’Ivoire ? A quoi ressemble ce pays qui ne sait plus rassembler pour que des aventuriers osent tenter leur chance ? Ce simple chiffre 56 dit quelque chose. Il indique l’état d’un pays que l’on croit solide mais qui vacille comme un malade qui a trop longtemps tenu debout par orgueil.

On dit souvent : « On n’a pas besoin d’eau potable pour éteindre le feu. »
Peut-être. Mais il arrive un moment où, à force d’éteindre les incendies avec n’importe quoi, on finit par raviver les braises.

Et c’est précisément là que nous en sommes : à la lisière du feu.

ALEX KIPRE

photo:dr

POUVOIRS MAGAZINE

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