Pouvoirs Magazine est en entretien avec Emmanuel Toh Bi, professeur à l’Université de Bouaké et poète dont l’épouse est arrêtée puis condamnée à 36 mois de prison ferme.
Pour « participation à une marche interdite », on a incarcéré l’épouse du professeur Emmanuel Toh Bi à Dabou. Entre douleur personnelle, rappel du droit administratif et appel à l’humanité de l’État, l’enseignant-chercheur raconte pour les circonstances de l’interpellation. Il plaide aussi pour une relecture urgente du dossier.
Pouvoirs Magazine : Professeur, quand avez-vous appris l’interpellation de votre épouse et dans quelles circonstances ?
Emmanuel Toh Bi :
Le 10 octobre, la veille du 11, à 21h, pendant que je suis à Bouaké, je l’appelle pour les vœux positifs ordinaires de nuit. En fin de communication, j’ai le réflexe utile de lui dire ceci. “J’espère que la marche de demain là, tu ne t’en sens pas concernée, je l’espère bien.” Je sais que, depuis quelques mois, elle est d’une certaine opinion politique. Et qu’elle est, pour cette cause partisane, euphorique, frénétique et zélée.
En tant que mari, je ne peux ni lui imposer une opinion, ni lui interdire d’en avoir une. Mais je me sens en droit d’intervenir en cas de mauvais pressentiment. Elle n’a pas répondu à ma mise en garde ; j’ai cru que la cause était entendue.
Le lendemain, 11 octobre, elle me dit qu’elle sort “juste pour une course”. J’ai eu des appréhensions. Près d’une heure trente après, elle m’informe qu’on l’a interpellée. Et qu’elle se trouvait, avec beaucoup d’autres personnes, à la brigade de gendarmerie. Je vous fais l’économie du psychodrame d’époux que j’ai dû endurer.
Pouvoirs Magazine : Plusieurs rumeurs ont circulé sur les réseaux sociaux concernant son interpellation. Que s’est-il vraiment passé ?
E. T. B. :
Sur les réseaux sociaux, il était dit qu’elle était allée marcher à Abidjan et que c’est là-bas qu’on l’aurait interpellée. C’est de la diversion. On ne peut pas vous interpeller à Abidjan et vous auditionner à la gendarmerie de Dabou. Ce serait incongru, aporique et déraisonnant. Tout s’est passé à Dabou.
En tant que citoyen, je peux même me réjouir qu’on ait suivi les consignes du gouvernement à Dabou le 11 octobre. Il n’y a eu aucune marche dans la ville. Ce que l’on pourrait regretter, c’est une tentative de rassemblement de militants d’un parti politique. Ce qui peut être perçu comme une défiance à l’autorité de l’État. Peut-être contre la bonne foi supposée de ces militants.
Pouvoirs Magazine : Comment s’est déroulé le procès et sur quelle base juridique votre épouse a-t-elle été condamnée ?
E. T. B. :
Le jeudi 16 octobre, le procès a eu lieu au tribunal de première instance de Dabou. On a condamné les présumés marcheurs à 36 mois d’emprisonnement ferme. Avec pour chef d’accusation. “Participation à une marche interdite ; trouble à l’ordre public.”
Mais je pense que c’est à ce niveau que l’État de Côte d’Ivoire peut s’auto-saisir. Jusqu’au 11 octobre, le seul décret d’interdiction de manifestations connu était celui du Préfet d’Abidjan. Il date du 9 octobre et est rendu public le 11. Et en droit administratif, il y a ce qu’on appelle la compétence territoriale : le Préfet d’Abidjan ne peut décider que pour Abidjan, et non au-delà.
Certes, Dabou fait partie du Grand Abidjan, mais pas de la ville d’Abidjan ni de son département. Dabou a son propre préfet. Et, à ma connaissance, aucun décret du Préfet de Dabou n’interdisait une marche. Ou une manifestation dans la ville le 11 octobre. C’est d’ailleurs le lendemain du procès, le 17 octobre, qu’’on a pris un décret national pour interdire toute manifestation publique sur l’ensemble du territoire.
Pouvoirs Magazine : Vous appelez donc à une intervention de l’État ?
E. T. B. :
Oui. L’État de Côte d’Ivoire s’efforce de réglementer la vie civile et politique. Et nous en avons bonne conscience. C’est pourquoi je suis convaincu qu’il peut s’auto-saisir de ce dossier.
Aujourd’hui, c’est une mère de 46 ans qui souffre dans les geôles. C’est difficilement tenable. Pour elle, pour nos enfants, pour moi-même. Elle est diabétique et sous traitement. C’est difficile. Et c’est une femme pacifiste, religieuse, rassembleuse, engagée dans la cause communautaire. S’adonnant à l’humanitaire dans son quartier et sa ville.
Que l’Etat fasse quelque chose, peut-être d’urgence! La justice de notre pays, nous n’en avons jamais douté, ni de son humanité citoyenne.
Interview réalisée par
AK
photo:dr
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