Citoyen ivoirien: obéir à 2 pouvoirs

4 semaines

Entre la loi des feux et l’ordre des policiers, les automobilistes ivoiriens vivent un supplice quotidien. Deux normes, deux vérités, et une seule victime : le citoyen.

Il est pris dans l’imbroglio d’une circulation où tout est permis, même l’absurde.

Dans les rues d’Abidjan, les feux tricolores clignotent vaillamment. Mais leur autorité se dissout à la vue d’un gendarme.
Chaque automobiliste avance dans une confusion ordonnée, où la règle écrite cède la place à l’interprétation du képi.

On te dit “passe”, alors que le feu t’ordonne d’attendre. On te crie “arrête-toi”, alors que le vert te salue.
Deux pouvoirs se superposent, deux logiques s’annulent. Et le citoyen, lui, cherche désespérément à ne pas avoir tort.

Le plus troublant, c’est que ce désordre semble institutionnalisé, presque admis. Comme si l’absurde était devenu la norme nationale.
Ce qui est proscrit par la loi devient légitimé par le geste d’un agent posté au milieu du carrefour.

Tu brûles le feu sous son regard, il t’encourage. Tu obéis au feu sans lui, on t’agresse ou on te klaxonne.
Et tu hésites, ton cerveau se dédouble, ton civisme se brouille : “je passe ou je ne passe pas ?”

Le jour, l’autorité t’ordonne de désobéir ; la nuit, on te punit d’avoir obéi. Où commence la faute ?


Quand la règle change avec l’humeur ou la présence d’un uniforme, la loi devient un jeu de hasard urbain.

Et si les policiers disparaissent, les caméras, elles, continuent de guetter. Elles, au moins, ne connaissent ni fatigue ni contradiction.
Tu seras flashé pour avoir brûlé un feu que l’État t’avait appris à ignorer quand un agent te l’imposait.

Où sont les critères d’évaluation ? Quels repères donner à un automobiliste pris entre deux ordres également légitimes ?
Doit-il choisir la légalité du feu ou la hiérarchie du geste ? La mécanique ou la voix humaine ?

Cet imbroglio est plus qu’une confusion, c’est une pédagogie inversée. Celle de la désobéissance autorisée et de l’obéissance punie.
Nos routes deviennent des laboratoires de l’absurde, où l’intelligence civique s’effrite à chaque carrefour contradictoire.

L’automobiliste ne sait plus quel réflexe cultiver : respecter le code ou interpréter la gestuelle du policier ?


Les deux coexistent sans cohérence. Et cette incohérence s’enseigne par la répétition quotidienne du chaos.

Il n’y a pas de méthode, pas de clarté, pas d’objectif défini dans la gestion des intersections urbaines.
On voudrait former des conducteurs civiques, mais on fabrique des stratèges de la confusion, des jongleurs du rouge et du vert.

Dans ce système, celui qui triche gagne du temps, celui qui respecte perd la raison et parfois la carrosserie.
Et pourtant, on exige du conducteur une discipline qu’on ne lui enseigne jamais, sinon par la peur et la pénalité.

À force d’obéir à deux maîtres contraires, nos yeux se fatiguent, nos réflexes s’émoussent, notre jugement devient daltonien.
Entre feu rouge et injonction bleue, le citoyen ne distingue plus la règle de l’arbitraire, le civisme de la survie.

L’ordre public ne peut pas être une improvisation

Le désordre routier n’est pas une fatalité, mais le symptôme d’un État qui ne choisit pas entre automatisme et autorité.
Si les feux fonctionnent, pourquoi les agents s’y substituent ? Si les agents commandent, pourquoi les feux restent-ils allumés ?

Il faut trancher, clarifier, normaliser. Car une société qui apprend à désobéir sur la route finit par le faire dans la vie.

ETHAN GNOGBO

photo:dr

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