Pouvoirs Magazine échange avec le professeur David N’Goran, professeur titulaire de littératures générales et comparées, diplômé de sciences politiques à Strasbourg. Cet auteur de 4 livres de recherche et d’un essai politique revient sur la figure intellectuelle de Jean-Marie Kouakou. A ce dernier, Philosophe ivoirien discret mais influent, il a rendu hommage à l’occasion d’un colloque saluant son œuvre.
Hommage, critique, rôle de l’intellectuel, tension entre engagement et réserve… Il évoque aussi la trajectoire de certains disciples comme Paul Agoubli, et n’élude pas la controverse récente sur les titres universitaires. Un regard lucide et sans complaisance sur l’univers académique et politique ivoirien.
Pouvoirs Magazine : Le portrait que vous tracez de Jean-Marie Kouakou semble parfois frôler la sacralisation. Comment avez-vous géré cette tension entre hommage personnel, fidélité intellectuelle et objectivité critique ?
David N’Goran :
« Sacralisation » est un bien grand mot. Je ne considère pas le professeur Jean-Marie Kouakou comme un objet sacré. Il s’agit simplement d’un contexte d’hommage, qui, par définition, n’autorise pas vraiment la dialectique classique. JMK est notre maître à tous. Il m’a enseigné dès ma première année d’université et n’a jamais cessé de me guider dans ma carrière.
Cela dit, je ne partage pas forcément tous ses points de vue. Nous avons, par exemple, eu de longs débats sur certaines questions de politique internationale, notamment sur la guerre en Ukraine. Mais un maître qui autorise la contradiction de son élève, c’est bien un maître digne d’être célébré. Il ne s’agit donc ni de béatitude, ni d’une biographie exhaustive. D’ailleurs, j’ai parlé d’ »illusion biographique », pour reprendre l’expression de Bourdieu.
J’ai simplement observé le maître comme un philosophe — au sens noble : celui qui pense et se détache des lieux communs. Cela me semble à la fois fidèle, critique et objectif.
Pouvoirs Magazine : Dans une société ivoirienne traversée par des fractures politiques, le retrait ou le silence d’un penseur comme Kouakou ne pose-t-il pas problème ? Ne devrait-il pas descendre dans l’arène lorsque l’éthique publique est en péril ?
David N’Goran :
Je ne crois pas qu’il soit silencieux. C’est vrai qu’on a connu des intellectuels engagés comme Sartre, Bourdieu ou même Edward Saïd, qui protestait depuis sa fenêtre. Mais tout est une question de tempérament et de choix d’expression.
Le professeur JMK, par exemple, a dirigé un excellent ouvrage auquel j’ai contribué, intitulé :
« Penser la réconciliation pour panser la Côte d’Ivoire ». C’était en 2015, si ma mémoire est bonne. Dans ses conférences, il nous a souvent éclairés sur les principes fondamentaux de la République. Sur ce terrain, il a joué un rôle pédagogique majeur.
Et puis, dans un pays où le culte de l’argent, des honneurs et des privilèges fait de nouveaux dieux, lui s’est toujours tenu à l’écart. Il incarne un modèle en voie de disparition, à l’image de Fabien Eboussi Boulaga au Cameroun, ou encore Bernard Zadi, Harris Memel-Fotê, Barthélémy Kotchy ici en Côte d’Ivoire. Non, Jean-Marie Kouakou n’est pas un intellectuel démissionnaire.
Pouvoirs Magazine : Selon vous, cette réserve est-elle liée à un manque de confiance dans l’autorité politique ou à un refus de jouer un jeu dont il conteste les règles ?
David N’Goran :
Pour jouer le jeu, encore faut-il y croire. Or, les acteurs politiques ivoiriens forment une race particulièrement nuisible. Ils sont, soit incapables de distinguer clairement le non du oui, soit capables de transformer un oui en non, et inversement.
Je pense ici à Heidegger et sa « vallée des cochons ». Que pourrait-il faire dans un tel espace ? Jean-Marie Kouakou appartient à une noblesse d’esprit qui ne supporte ni le vacarme ni le compromis moral. Il a formé des générations de cadres et de hauts fonctionnaires. Il nous a appris à penser. C’est déjà énorme.
Pouvoirs Magazine : À l’opposé, un de ses disciples, Paul Agoubli, semble s’engager politiquement, même si la gauche qu’il semble soutenir reste fragmentée. Ne risque-t-il pas de diluer son engagement intellectuel dans une dynamique sans clarté idéologique ?
David N’Goran :
Paul Agoubli est un jeune collègue que j’estime beaucoup. Comme tous les jeunes de sa génération, il est porteur d’un idéal sociétaire que je respecte profondément. Thomas More aurait parlé d’ »utopie », dans le bon sens du terme.
Et surtout, il est passé du rêve à l’action en créant son propre mouvement politique. Il faut saluer ce courage. Paul est également un intellectuel généreux, dans son rapport au savoir et au partage.
Cela dit, est-ce un mouvement de gauche ? De droite ? Je n’en suis pas sûr. Agoubli vient du giron de Mamadou Koulibaly, un libéral ayant fait carrière dans un parti de gauche. Il apprécie Jean-Luc Mélenchon, tribun populiste d’extrême gauche. Il ne semble pas très favorable à Tidjane Thiam, peut-être en raison de ce qu’il symbolise du système international d’exploitation. Je ne sais pas.
Mais je sais qu’il admire Jean-Marie Kouakou et se nourrit de ses enseignements. Je lui ai déjà exprimé mes réserves : le champ politique et le champ académique ne font pas toujours bon ménage. La politique, comme la religion, a brisé beaucoup d’intellectuels. Je lui souhaite d’être une exception.
Pouvoirs Magazine : Récemment, un débat sur les convenances liées aux titres universitaires a agité votre milieu. L’avez-vous vu venir ? Était-ce puéril, utile ou indispensable ?
David N’Goran :
Dans un autre contexte, j’aurais qualifié ce débat de superflu. Mais dans les circonstances actuelles, je pense qu’il mérite qu’on s’y attarde. Beaucoup de jeunes médiacrates sont devenus de véritables imposteurs.
Le professeur Ekoungoun Jean-Francis a interpellé Arthur Banga, à ce sujet. Pour ma part, je pointe un autre personnage : un hâbleur, imposteur et opportuniste notoire : Eddy Brice Gnapia. C’est un homme d’affaires habile, certes. Mais qui crache sur l’université qui l’a formé. Tout en produisant des contenus de qualité douteuse pour des publics peu exigeants.
Pouvoirs magazine: Vous N’Goran, ne recherchez pas les projecteurs. Vous n’avez par exemple pas communiqué sur le fait que vous soyez 2e prix d’excellence d’enseignant chercheur.
Non. En ce qui me concerne, je ne suis pas à la recherche des projecteurs. J’ai été effectivement deuxième prix national d’excellence du meilleur enseignant-chercheur comme vous le rappelez. C’était en 2022. Je ne suis ni un adepte des plateaux télé, ni un chasseur de cauris. Mais j’estime qu’il faut protéger la rigueur intellectuelle contre l’illusion du spectacle.
Propos recueillis par
ALEX KIPRE
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE

