Commissaire général du SILA, Ange Félix N’Dakpri incarne une vision du livre comme levier politique et mémoriel.
À deux mois de l’élection présidentielle, il revient sur le sens du livre dans une démocratie à construire, évoque l’impact de l’hommage à Auguste Miremont, et trace des lignes d’avenir.
POUVOIRS MAGAZINE : Monsieur N’Dakpri, le SILA vient d’être sacré Meilleur Événement de l’année aux ASCOM 2025. Quelle portée donnez-vous à cette reconnaissance dans le contexte actuel ?
Ange Félix N’Dakpri :
Cette distinction dépasse de loin le cadre événementiel. Elle consacre une lutte presque silencieuse, mais fondatrice. Dans une période où les tensions montent à l’approche de l’élection présidentielle, le livre est un espace de recul. Il permet à la nation de penser, au lieu de simplement réagir. C’est un signal fort : la Côte d’Ivoire reconnaît que la culture peut structurer la paix, et pas seulement divertir.
PM : Vous avez osé déplacer le SILA au Parc des Expositions, jusque-là réservé à des événements économiques majeurs.
Pourquoi ce choix risqué ?
A.F.N :
Parce que le livre est un produit de première nécessité symbolique. En lui donnant la place des grandes foires commerciales, nous avons affirmé sa valeur stratégique. Le SILA est aujourd’hui un événement d’ampleur politique, sans faire de politique. Il fait ce que peu de discours officiels osent : mettre les idées au centre. C’est un acte de souveraineté culturelle.
PM: L’ouvrage de Michel Koffi sur Auguste Miremont, ancien ministre et figure de la presse que vous connaissez. Que représente t-il à vos yeux ?
A.F.N :
C’est un livre-révélation. Non pas seulement sur un homme, mais sur une époque, sur un style de gouvernance et de rigueur. Miremont, c’est la preuve qu’on peut servir l’État sans s’y servir. Et ce récit, raconté à la veille d’échéances électorales majeures, agit comme une interpellation : avons-nous encore ce type d’hommes dans l’arène politique ? Ce livre est une balise, un miroir tendu à la société ivoirienne.
C’est aussi un livre-consécration pour Michel que j’appelle affectueusement « le préfet des Lettres » parce qu’il est excellent. Il a porté et accompagné tant de projets éditoriaux et littéraires en tant que lecteur, correcteur, critique; le savoir aujourd’hui auteur de sa première œuvre est un bon point pour la littérature ivoirienne. Je suis particulièrement heureux pour lui tout en lui souhaitant de belles autres créations littéraires.
PM : Que dit ce livre, à deux mois du scrutin, de notre rapport à la mémoire et à l’avenir ?
A.F.N :
Il dit que l’amnésie est un piège. Que l’absence de récit structurant favorise les manipulations, les replis. Auguste Miremont nous rappelle que la presse fut un pilier républicain, pas une caisse d’écho des puissants. Dans un contexte préélectoral, ce livre invite à replacer le débat au bon endroit : sur les idées, la compétence, l’intégrité. Il n’élit personne, mais il éclaire beaucoup.
PM : Pensez-vous que le livre peut jouer un rôle actif dans la consolidation démocratique ?
A.F.N :
Absolument. Le livre est un contre-pouvoir. Pas dans la confrontation, mais dans la construction. Il permet ce que la politique actuelle empêche souvent : la nuance. Dans un pays où l’image domine, la parole écrite oblige à penser. Elle prend le temps, donc elle va loin. Le SILA, c’est cette promesse-là : que la lenteur du livre est notre meilleure défense contre la précipitation des passions.
PM : Le Président Ouattara s’est rendu au SILA. Une première. Un tournant selon vous ?
A.F.N :
C’est une rupture symbolique majeure. Pour la première fois, la plus haute autorité de l’État légitime une filière souvent méprisée. Ce geste a restauré une forme d’équilibre : le livre n’est plus un orphelin dans la maison République. C’est un citoyen à part entière. À deux mois des élections, ce type de reconnaissance n’est pas neutre. Elle ouvre la voie à un discours plus profond, moins clientéliste. Et je voudrais remercier le Président Ouattara qui fait beaucoup pour le livre. Avec lui ses ministres Amadou Koné, Françoise Remarck et Ally Coulibaly
PM : Que diriez-vous aux candidats en lice pour la présidentielle ?
A.F.N :
Ne cherchez pas à séduire. Cherchez à instruire. Le peuple a soif de sens, pas seulement de promesses. Dans vos discours, ajoutez des références. Citez un livre, pas seulement des chiffres. Inspirez. Soyez capables de dire : « Voici les idées qui m’ont formé. » C’est ce que font les grandes nations.
PM : Le SILA 2026 est prévu du 5 au 9 mai. À quoi doit-il ressembler selon vous ?
A.F.N :
Il doit ressembler à ce que la Côte d’Ivoire veut devenir : un pays de dialogue, de mémoire, de transmission. Nous avons semé. Il faut maintenant consolider. Le SILA 2026 ne sera pas un simple salon. Il sera une agora nationale. Un lieu où chaque citoyen peut venir chercher des repères. Après les élections, quel que soit le vainqueur, le livre sera là. Pour rappeler, rassembler et réparer.
Entretien réalisée par
AK
photo:dr
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