Florent Attuoman : « Nous contribuons à changer le regard porté sur la diversité »

8 mois

Artiste danseur, enseignant au Conservatoire de danse et de théâtre de l’INSAAC, Florent Attuoman évolue en France depuis quelques années. À Lille, le directeur artistique de la compagnie Sel-Ba est aux manettes de l’événement Gala’Ivoire.  Lequel porte la dynamique culturelle ivoirienne et illustre à la fois ce besoin de tisser des liens et de manifester de la solidarité. La deuxième édition de ce gala se tiendra du 4 au 8 juin dans la métropole lilloise. L’organisateur principal a accepté d’en discuter.

Comment présenterais-tu le concept Gala’Ivoire ?

Gala’Ivoire est un événement hybride, à la fois culturel, solidaire et communautaire. Ce n’est pas un simple festival, ni uniquement un projet humanitaire. C’est un moment de rencontre qui célèbre la richesse artistique de la diaspora ivoirienne. Tout en mettant en lumière des causes importantes. Cette année, la lutte contre le cancer du sein est à l’honneur. L’an dernier, nous avons abordé la thématique de l’entrepreneuriat en facilitant l’accès à des dispositifs de financement pour des jeunes porteurs de projets. Chaque année, une nouvelle thématique sociétale est abordée.

Pourquoi avoir choisi le thème du cancer du sein cette année ?

C’est un mal qui touche énormément de femmes, souvent dans le silence. Il y a encore beaucoup de tabous autour de cette maladie, notamment dans nos communautés. Cette cause me tient à cœur, car j’ai vu autour de moi des femmes fortes en être frappées. Par exemple, Nadiya Sabeh, la femme de l’artiste chanteur Ariel Sheney. En parler, c’est déjà briser le silence et démocratiser la lutte et la sensibilisation.

Concrètement, qu’est-ce qui est envisagé pour cette cause lors du gala ?

Nous voulons sensibiliser, informer, mais aussi mobiliser. Il y aura une conférence avec des spécialistes de la santé de la ville de Lille et du CHU de Lille, des témoignages de personnes concernées. Comme la responsable de l’association « Mes Amis Mes Amours ». Nous prévoyons surtout une collecte de fonds pour financer gratuitement des mammographies pour des femmes en Côte d’Ivoire. Précisément au Centre d’Oncologie Médicale et de Radiothérapie Alassane Ouattara (CNRAO). Et offrir des activités artistiques aux patientes du CHU de Lille dans l’optique de prévenir et d’accompagner. L’idée est que chacun reparte touché, informé. Et ait l’envie d’agir pour soutenir la santé de la femme ici et ailleurs.

Mélanger sport, danse, santé et art : n’est-ce pas trop se disperser dans une organisation ?

Justement non.

Ce mélange, c’est notre force. Le sport rassemble, la danse émeut, la santé sensibilise, l’art élève. Chaque activité a son rôle, et ensemble elles créent une dynamique unique. Nous ne faisons pas les choses pour cocher des cases : tout est pensé comme un fil conducteur qui célèbre la vie et la solidarité.

Quelles différences observes-tu entre organiser un tel événement en France et en Côte d’Ivoire ?

En France, les démarches administratives sont longues. Mais nous avons plus d’accès aux infrastructures et aux soutiens institutionnels. En Côte d’Ivoire, il y a une énergie incroyable, une mobilisation spontanée. Mais souvent moins de moyens. Dans les deux cas, l’essentiel reste le cœur que l’on y met.

Pourquoi avoir décidé de te lancer dans une telle entreprise en initiant cette activité qui en est à sa deuxième édition ?

Parce que je crois au pouvoir du collectif, et que j’ai senti qu’il y avait un vrai besoin. La première édition, lorsque l’Association des Étudiants Ivoiriens de la Métropole Européenne de Lille (AEIMEL) accompagnait le président que j’étais, a été une belle surprise. Avec une ambiance fraternelle et un message fort véhiculé auprès d’un public de divers horizons. Et de différentes nationalités. Nous nous sommes dit : pourquoi ne pas pérenniser ce moment ? Créer une tradition dans la diaspora, et un pont entre la France et la Côte d’Ivoire.

Comment se présente cette association ?

L’Association des Étudiants Ivoiriens de la Métropole Européenne de Lille (AEIMEL) a été créée le 26 janvier 2020. Elle réunit les étudiants ivoiriens vivant à Lille et dans ses environs, avec pour objectifs de favoriser l’intégration, le soutien académique, la valorisation de la culture ivoirienne, ainsi que la promotion de l’interdisciplinarité et de l’insertion professionnelle. C’est une organisation apolitique, sociale et solidaire qui agit concrètement à travers : des rencontres d’échange et de tutorat, des journées d’études, conférences, ateliers, un accompagnement des nouveaux étudiants (logement, démarches, emploi), des événements culturels et artistiques, des actions de collaboration avec les institutions locales.

Comment évolue en général la communauté ivoirienne à Lille ?

La communauté ivoirienne des Hauts-de-France est en pleine reconstruction. Elle est connue sous le nom générique de « Communauté Ivoirienne de Lille », avec actuellement une présidence intérimaire assurée par M. ZADI, docteur en droit. Sa vision est de fédérer les Ivoiriens de la région autour de projets communs, dans une dynamique d’unité et de visibilité de la Côte d’Ivoire sur le territoire. Un processus électoral est en cours pour mettre en place une gouvernance élue, capable de porter la voix des Ivoiriens dans les Hauts-de-France. Mais au-delà de Lille, j’occupe le poste de chef de projet dans l’Associationdes Ivoiriens de France dirigée par M. Marc GBAFFOU, et également Responsable de l’organisation au sein de la Fédération des Associations d’Étudiants et Stagiaires Ivoiriens en France, dirigée par M. Jean-Noël KEI.

Quelle est la perception des Lillois de cette communauté ivoirienne ?

La communauté ivoirienne mène son chemin avec une dynamique active, engagée et bien organisée. Les autorités locales apprécient les initiatives que nous menons en faveur de la cohésion sociale, de la promotion culturelle et des partenariats citoyens. À travers des projets comme Gala’Ivoire, des conférences ou encore des festivals, nous renforçons le lien entre la diaspora et les structures locales, et contribuons à transformer le regard porté sur la diversité.

Quel est ce regard que les gens ont sur cette diversité ?

La diversité est généralement perçue de façon ambivalente. D’un côté, elle est célébrée comme une richesse culturelle et humaine, notamment dans les discours officiels. Mais dans la réalité quotidienne, elle reste souvent mal comprise, stigmatisée ou réduite à des clichés. Beaucoup associent encore la diversité à la différence, donc à une forme d’obstacle. Or, nous voulons démontrer qu’elle est une source d’innovation, de créativité et de solidarité.

Donc, Gala’Ivoire, c’est un vrai défi pour toi…

Oui, c’est un véritable défi. Il faut convaincre, trouver les bons partenaires, gérer les différences culturelles. Mais c’est aussi une expérience très formatrice. C’est un moyen pour nous de montrer que la diaspora peut non seulement créer, mais aussi proposer et porter des projets de qualité. À travers la compagnie SEL-BA, Gala’Ivoire et diverses initiatives culturelles, notre objectif est de modifier le regard porté sur la diversité. Nous voulons créer des espaces de dialogue, de reconnaissance et de fierté, où les identités plurielles ne sont pas simplement tolérées mais pleinement valorisées. Améliorer ce regard, c’est aussi donner de la visibilité aux talents issus de parcours différents, favoriser l’inclusion, et surtout construire une société plus juste, plus ouverte et plus humaine.

Comment s’est déroulée la première édition l’an dernier et quel bilan en tires-tu ?

La première édition a réuni environ 400 personnes. Elle a bénéficié d’un soutien financier de l’Université de Lille, du CROUS de Lille, ainsi que d’un accompagnement institutionnel et logistique de la Ville de Lille et de la Région Hauts-de-France. Ce fut un moment chargé d’émotion. Entre les matchs de football, les spectacles et le gala, tout s’est déroulé dans une ambiance fraternelle. Les retours positifs des participants nous ont donné envie d’aller plus loin. Le bilan principal, c’est l’engouement : les gens veulent que cela continue.

On connaît Florent Attuoman à Abidjan comme un excellent danseur, diplômé de l’INSAAC, ancien membre de la compagnie Dumanlé. Depuis quand es-tu en France et pour quoi faire ?

Je suis arrivé en France en 2021 pour poursuivre mes études en art et responsabilité sociale internationale, ainsi qu’en administration culturelle à l’Université de Lille. J’avais besoin d’approfondir ma pratique artistique, mais aussi de mieux comprendre les logiques de gestion, de production et de diffusion des arts à l’échelle internationale.

Pourquoi des études en administration culturelle ?

Parce qu’être artiste ne suffit plus aujourd’hui. Si l’on veut véritablement porter des projets, faire entendre sa voix, il faut savoir gérer, structurer et défendre une vision. Je veux être présent à la fois sur scène et en coulisses : créer, mais aussi encadrer.

Qu’est-ce qui change aujourd’hui dans ta vie en France ?

Beaucoup de choses ont changé. J’ai davantage d’autonomie, je découvre de nouvelles formes artistiques, je côtoie des personnes issues de milieux très variés. J’ai aussi reçu une reconnaissance institutionnelle et préfectorale, je dirais même de l’État français, avec plusieurs trophées et distinctions que j’ai eu l’honneur de recevoir.
Mais la Côte d’Ivoire me manque, évidemment. L’ambiance, la chaleur humaine, la spontanéité… C’est pour cela que je construis des ponts, pour ne jamais rompre le lien.
Et il faut le souligner : je suis fonctionnaire de l’État de Côte d’Ivoire, et il est de mon devoir de revenir mettre mes compétences et mes acquis au service de la structuration de la danse dans mon pays, et ainsi contribuer au développement national.

Justement, en tant que fonctionnaire ivoirien, dans quel cadre te retrouves-tu actuellement en France ?

J’ai obtenu une autorisation officielle de ma hiérarchie et du ministère de tutelle pour suivre une formation supérieure en France. Cela s’inscrit dans le cadre d’une mise en disponibilité pour raison de formation. L’État ivoirien encourage les fonctionnaires à se former, à se mettre à jour, et à acquérir de nouvelles compétences pour mieux servir le pays. À l’issue de cette formation, je retournerai servir mon pays, enrichi par cette expérience universitaire et internationale.

Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter pour tout ce que tu entreprends ?

Qu’on me souhaite de garder le cap, de rester fidèle à mes valeurs. Et surtout, d’avoir les moyens de mes ambitions, pour continuer à faire briller la culture ivoirienne, ici comme là-bas.

C’est pour quand ton retour à Abidjan ?

Très bientôt ! J’ai terminé mon Master en administration culturelle. J’attends simplement de recevoir mes parchemins. Je serai de retour parmi vous.
Mon cœur reste à Abidjan. À mes frères et sœurs de la danse : continuez de briller, de vous battre, de créer. Vous êtes une fierté. Et sachez qu’où que je sois, je vous représente, je vous porte dans mon cœur, et je vous aime fort.

Propos recueillis par:
Aaron LESLIE
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE

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