Tanella Boni est l’une des plus grandes figures de la littérature ivoirienne. La Côte d’Ivoire lui doit des prix internationaux à cette professeure de philosophie
« Tu portes en toi l’intensité
Du nœud de l’instant
Et le long récit consigne
A la page de ton cœur en éveil
Combien tu es un voyage
Sans fin découpé en escales
Comptées depuis la dernière marche
De ton souffle qui a soif de rencontres ».
Cette strophe de huit vers extraits d’«Insoutenable frontière » a été affichée pendant plus d’un mois, dans les métros et autres modes de visibilité français. Où se lisent et partagent- loin des librairies- Victor Hugo, Montaigne par exemple et bien d’auteurs de renoms. Ces propos sont voulus populaires et à portée du public français. Sauf que l’extrait « Insoutenable frontière » n’est pas écrit par un Français mais par
Tanella Boni, un auteur qui vient de loin géographiquement et temporellement.
Elle nait la veille des indépendances ivoiriennes donc plus récemment et en Côte d’Ivoire. Seulement, elle ne vous en dira pas beaucoup, parce qu’elle a conservé sa culture du silence. Même si vous vous déplacez jusqu’à la Fac de lettres. Elle y a cours de philosophie avec des jeunes en fin de cycle ou en quête d’ajustement méthodologique pour la rencontrer. Elle préférera vous écouter et l’observer. Observer quoi ? Ou qui ? Le silence. Le silence, est la matière dans laquelle sa littérature a creusé son propre langage. Elle l’a d’abord vécu comme une expérience du corps, faite de repli, avec sinon presque pas, du moins très peu d’amis. Des parents si, une mère, un père, un peu plus loin le souvenir d’une grand-mère et un oncle qu’elle rencontre de temps en temps. Il y a également d’autres personnages : cousins, cousines, tante, etc. Et bien sûr sœur et frère, personnages incontournables dans sa vie. Mais dont elle se soustraie régulièrement pour se plonger dans le livre. Longtemps plus tard, en 2022 chez Vallesse Editions, elle dédiera Le poème n’est pas un objet perdu, un recueil de poèmes à son frère disparu : « … l’enfance est devenue le seul repère/ qui m’indique le sens de la vie heureuse ».
« Enfant, j’étais heureuse dans mon silence, dans mon mutisme qui ne me quittait pas. Mes parents n’étaient pas toujours là. J’ai dû les quitter à un moment donné, même si je les ai rejoints peu après ».
Elle se réfugie dans des livres, lit beaucoup et voyage dans les histoires.
Le silence, est la matière dans laquelle sa littérature a creusé son propre langage.
En classe de 5e, son livre de chevet, c´est Les confessions de Saint Augustin. Déjà.
Elle voyage dans la Côte d’Ivoire des années soixante, du nord au sud, du centre au nord, du nord-ouest au sud. Elle a tout le temps la tête fourrée dans les livres de toutes sortes : encyclopédies, romans, poésie, Lagarde et Michard. Ce qui lui vaut quelques prix et même des voyages y compris en France.
Elle effectue son collège sur le sol latéritique à Korhogo dans ce qui deviendra le Lycée Houphouët-Boigny. Lycée matrice de bien des cadres ivoiriens. Elle est plutôt bonne élève et atterrit dans le prestigieux Lycée Sainte Marie de Cocody. Comme elle lit énormément, elle finit par écrire des poèmes et quand elle se relit, sur elle-même, ses textes font de l’effet. Au point qu’elle leur rêve un destin moins clandestin. « Je savais que je publierais mes textes un jour. »
Peu avant le bac elle est lauréate du Concours général de Philosophie organisé dans les Lycées à cette époque. En plus des textes littéraires dont elle avait une bonne connaissance, elle avait croisé la philosophie en chemin et cela depuis longtemps. Elle commence à se forger un avis sur ses deux disciplines et apprend à humer le monde contemporain dans toute sa complexité. Penser le monde devient plus qu’une habitude, une nécessité, une nécessité intérieure. Et écrire s’impose à elle. Ses premiers poèmes sont publiés dans les colonnes du seul quotidien de l´époque, Fraternité Matin :
Fraternité Matin :
« C’est sans doute, l’écriture qui est venue me chercher, me tenir la main. Et m’indiquer un chemin à suivre sauf que ce chemin est loin d’être tout tracé. Je dois faire un effort pour y arriver. »
Mais ce n’est pas tout. « La chaîne du livre attend tout écrivain qui désire se faire publier et cela peut être plus qu’un obstacle. Il faut pouvoir s’en sortir et ce n’est pas du tout évident. Entre la « nécessité intérieure » qui ne nous lâche pas. Et les obstacles extérieurs ou la galère de l’édition et de la réception d’un livre, il faut pouvoir tenir bon. C’est-à-dire exister. »
Quand elle obtient son Bac, elle part poursuivre des études supérieures en France sanctionnées par un doctorat de 3e cycle. Et la voilà, à seulement 25 ans, recrutée comme assistante au département de philosophie, à l´université de Cocody. Aujourd’hui université Félix Houphouët-Boigny. Logique et pas étonnant du tout, pour une fille qui n’est pas arrivée à la philosophie à l’âge adulte. Très tôt la philosophie avait déjà été là, mais sans doute pas dans le bon ordre. Puisqu’elle avait lu Augustin avant Aristote qu’elle avait croisé après bien d’autres. Déjà à Paris, en classe de Khâgne, son prof de philo, un leibnizien, l’avait fait découvrir Aristote. Aristote, philosophe qu’elle n’a jamais quitté. Elle connaissait déjà Platon depuis longtemps, ainsi que Descartes, Rousseau, Simone de Beauvoir…
Tanella Boni écrit toujours, s’extirpe de l’anonymat officiellement pour sortir son premier livre bien tenu. Mais qui cherche par endroit ses marques comme dans un « Labyrinthe ». Et qui cherche une signature qui s’encombre encore du « S » de Suzanne, son prénom. « Labyrinthe » tient en 76 pages.
Succès d’estime
Mais la directrice du département de philosophie, doublée de rédactrice en chef des annales de lettres qu’elle est devenue, a un calendrier chargé. Il faut attendre 6 ans plus voir son deuxième texte, « Une vie de crabes » sorti des fabriques des Nouvelles éditions africaines (Nea) à Dakar bénéficier d’un vrai succès d’estime. On se pousse pour faire de la place à la romancière que la presse salue, le lectorat apprécie, les confrères respectent. Un respect dû à la confiance qui les pousse à lui confier la Présidence de leur association. Tanella Boni succède à Paul Ahizi. Elle devient la première femme présidente de l’Association des écrivains de Côte d’Ivoire (Aeci).
C’est l’époque où l’on supporte la contraction, où l’on se nourrit des avis contraires, où l’on s’écoute même si on n’est pas d’accord. Alors régulièrement s’organisent des débats autour du livre. Des poètes et écrivains étrangers sont reçus. La promotion et non la propagande du livre et de la lecture est faite. Il y avait encore à cette époque un certain engouement de la presse écrite et même de la Télé pour la littérature. Et la culture de manière générale. Des journalistes, des critiques littéraires étaient pris à l’enjeu du partage de la réflexion, de la pensée et du savoir qu’ils soutenaient parce qu’ils y croyaient. Ils participaient à tous les débats. Ils en rendaient compte régulièrement. Les éditeurs et les libraires, de même que les bibliothécaires étaient également là… Le dialogue fonctionnait plus ou moins. De nombreuses ambassades étrangères accréditées en Côte d’Ivoire étaient en soutien. D’autres institutions internationales quand les moyens de la part de notre ministère de tutelle faisaient défaut.
Féministe, « pourquoi ça pose problème ? »
Tanella Boni conduit ses deux carrières universitaires et littéraires, devient professeur titulaire et écrit d’autres romans.
On la sent outrée par le statut de la femme. Elle se bat pour valoriser son image dans des travaux publiés dans des revues spécialisées. Dans des livres de jeunesse tels que « Myriam Makeba : une voix pour la liberté »
« Wangari Maathai : celle qui guérit la Terre » deux biographies pour que les jouvencelles se nourrissent d’exemple à suivre.
Mais surtout dans son essai « Que vivent les femmes d’Afrique ? » qu’elle avait donné le ton et appuyé là où ça fait mal.
Dans cet essai, Tanella invente un moyen de résister à cette discrimination. A l’aide de diapo, elle projette à la face de notre regard sourd et lourd de flou, le quotidien fait de pénibilité, d’injustice. La philosophe qui pour le coup se mue en sociologue, comme c’est le cas à la page 37
Résister à la discrimination
« Les habits et les parures, de même que la coiffure, sont des moyens pour les Africaines d’affirmer leur identité et leur personnalité », si ce n’est en anthropologue carrément, refuse de croire en l’illettrisme. Ou en la déscolarisation comme raison de la souffrance des femmes. Car ces clichés « n’ont pas disparu au sommet de la hiérarchie sociale, parmi les couches instruites, où les femmes continuent de travailler plus que les hommes. Et où leur aptitude à être autonomes n’est pas comprise à sa juste valeur » (p. 197). Mais le texte au fil de l’écriture se déploie et échappe à l’environnement spatial africain. Et on comprend que c’est le genre humain et l’humanité qu’elle questionne. Non sans avoir réglé son compte à l’Africain moderne pris dans un étau entre les traditions et une certaine modernité.
Puis arrivent les années 2000, la Côte d’Ivoire rentre dans un tourbillon de crises, de frustrations, d’incompréhension. Bien qu’elle ait ajoutée à ses responsabilités la direction du « Festival international de poésie d’Abidjan ». Et celle de la francophonie au ministère ivoirien de la Culture, elle n’a pas la reconnaissance de son pays.
En 2001, par exemple, elle n´est pas sur la liste des invités pour la cérémonie au cours de laquelle Ahmadou Kourouma est fait commandeur de l´ordre national. Quelques mois plus tard, elle est exclue de la liste des écrivains décorés par le chef de l´état d´alors. « C´est comme si je n´existais pas, dans cette société. » S´était-elle fendue, dans les colonnes du bihebdomadaire panafricain Jeune Afrique.
Sa production croît davantage. Elle publie un deuxième roman « Les Baigneurs du Lac Rose » dont le récit est porté par un personnage dont sa grand-mère maternelle a passé des milliers d’heures à lui parler, Samory Touré.
Matin de couvre-feu
Quelques années plus tard, « Matin de couvre-feu » qui raconte l’histoire d’un pays imaginé Zimba mais qui, à bien d’égards ressemble à la Côte d’Ivoire à la recherche d’une cohésion sociale distendue, d’un dialogue brisé par la faute de son élite politico-affairiste qui a entrainé par son impréparation à gouverner, vers la guerre civile. Une femme arbitrairement emprisonnée essaie de garder le lien par le biais de l’écriture, par des de lettres qui pourraient faire songer à Mariama Bâ.
Il s´agissait pourtant de juste attendre son heure. Invitée d´honneur de l’édition 2023 du Salon International du livre d´Abidjan (SILA), elle est membre de l´Académie des Sciences, des Arts, des cultures d´Afrique et des diasporas africaines (ASCAD) depuis 2016.
Membre du parlement du « Parlement des écrivaines francophones » depuis la création du dit parlement à Orléans.
Quel qu´il soit. Plus d´une dizaine et dans tous les genres. Dont Matin de couvre-feu, un roman-chronique des années de braise en Cote d´Ivoire faisant d´elle la lauréate du prix Ahmadou Kourouma décerné le 27 avril 2005, à Genève. Une première distinction qui en appelle d´autres : le prix international de poésie Antonio Vicarro en 2009, le prix Théophile-Gautier en 2018.
le prix Théophile-Gautier en 2018.
Tanella Boni n´a pas moins vécu la frustration de ne pas avoir la reconnaissance de son pays. En 2001, par exemple, elle n´est pas sur la liste des invités pour la cérémonie au cours de laquelle un certain Ahmadou Kourouma est fait commandeur de l´ordre national. Quelques mois plus tard, elle est exclue de la liste des écrivains décorés par le chef de l´état d´alors. « C´est comme si je n´existais pas, dans cette société. » c´était elle fendue, dans les colonnes du bihebdomadaire panafricain Jeune Afrique. Il s´agissait pourtant de juste attendre son heure. Invitée d´honneur de l’édition 2023 du Salon International du livre d´Abidjan (SILA), elle est membre de l´Académie des Sciences, des Arts, des cultures d´Afrique et des diasporas africaines (ASCAD) depuis 2016.
Et s´il lui arrive souvent de « composer ses romans comme une partition musicale », c´est bien parce qu´elle est une amoureuse du jazz. La disparition des guitaristes Dez Gad et Gustave Guiraud lui ont laissé des notes salées. Au point d´abandonner le projet d´enregistrement d´un album de 8 titres dans les studios de Koudou Athanase.
Une femme entière, une femme de culture !
ALEX KIPRE
POUVOIRS MAGAZINE
