« De l’infériorité de la femme dans les civilisations et les religions » est le titre du dernier ouvrage argument de l’interview scindée du prêtre du diocèse de San-Pedro, universitaire et essayiste à qui l’on doit plus d’une vingtaine de livres. On écoute parler de la femme, cet homme.
Vous avez l’habitude de partir d’un constat, pour produire vos livres. Quel constat a présidé à la rédaction de ce dernier sur la question de l’infériorité de la femme dans les civilisations et les religions ?
J’observe, comme beaucoup, que la question de la femme fait partie de notre actualité. Celles et ceux qui portent le combat de l’égalité en droits s’expriment assez régulièrement dans les médias. L’actualité de la femme est donc telle dans l’actualité médiatique qui nous relie au monde, qu’il est devenu impossible de ne pas y prêter attention et de ne pas se saisir d’une telle problématique pour la questionner, ne serait-ce que par curiosité. Les postures des défenseurs de l’égalité entre l’homme et la femme ne sont pas toujours les mêmes, mais elles ont un point commun : c’est de nous alerter du sort de la femme, moitié de notre humanité. Au-delà des idéologies, j’ai souhaité, pour moi-même, accéder à ce problème de l’infériorité de la femme et tenter de comprendre d’où il vient et pourquoi il serait vrai et non faux.
Comment doit-on capter le mot infériorité ?
Pour ceux qui l’utilisent dans le cas de la femme, c’est sans doute par rapport à ce qui serait la supériorité de l’homme. Et c’est là que se trouve l’intérêt de mon ouvrage.
Mais justement au nom de quoi l’homme serait-il supérieur à la femme?
C’est la question qu’il faut se poser et creuser en se demandant à quel niveau précisément le serait-il ? Dans ma position de prêtre, j’ai de plus en plus de mal à comprendre, ne serait-ce qu’en me fondant sur l’anthropologie chrétienne, que Dieu, qui est défini comme un Dieu d’amour, ait créé deux êtres humains pour que l’un soit subordonné à l’autre et que le contraire ne soit pas possible. Et que l’on n’explique la subordination de la femme que pour la justifier, sans qu’il soit possible de relativiser la supériorité supposée de l’homme et son pouvoir sur la femme. L’égale dignité des humains doit bien avoir un sens, non ?
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Après avoir tenté de travailler sur la question durant quatre années, la vérité « naturelle », admise dans la plupart des civilisations et des religions et qui consiste à dire que la femme est inférieure à l’homme m’apparaît plus idéologique que naturellement fondée. Dominique Labarrière parle d’une « inexpiable injustice » mais surtout d’une « abyssale sottise » humaine. Tout au plus, peut-on évoquer la permanence des mythologies sociales, d’idéologies réductrices et de l’ignorance exaltée des hommes que la situation arrange.
On a longtemps prétendu que l’infériorité de la femme était fondée sur la Bible et le Coran. C’est une arnaque civilisationnelle. Aucune virgule de la Bible, en particulier de l’Évangile, ni du Coran ne parle de la femme comme d’un être humain inférieur à l’homme. Plusieurs travaux exégétiques reconnus de ces dernières années le démontrent. Par contre, ce que ma recherche me permet d’affirmer, c’est que la réception des textes révélés s’est faite dans des contextes dont le sens des pratiques humaines s’est parfois imposé dans l’interprétation. Du coup, le sens des écrivains sacrés qui devaient faire évoluer les pratiques humaines en apportant des réponses divines au sens de l’existence humaine, s’est trouvé minoré.
Quel est le point commun entre les femmes et le particularisme de chaque société qui je présume a ses propres réalités ?
Le point commun entre les femmes depuis la nuit des temps, c’est qu’elles ne veulent pas vivre en subordination dans des sociétés qu’elles contribuent à tenir. Si les femmes veulent être femmes jusqu’au bout des seins, pour parler comme Michel Sardou, elles ne savent pas que donner du lait aux enfants ! De mon point de vue, il existe un charisme féminin propre qui n’est en aucun cas l’expression d’une sous-humanité. Parce que ce charisme permet aux femmes de faire les mêmes choses, mais autrement. Dans mon livre je m’oppose aux idéologies égalitaires façon théorie du genre, mais j’argumente sur une égalité différenciée et nécessairement complémentaire avec les hommes.
En abordant la question tant dans les grandes civilisations à travers l’histoire antique, moderne et contemporaine que dans le christianisme et l’islam, je découvre des réalités diverses et instructives. Ma recherche dans ces différents contextes a montré que la situation des femmes a été catastrophique.
Ah bon, catastrophique?
J’explique. En Mésopotamie, l’idée de la déesse de la beauté et de l’éros, Inanna/Ishtar, renseigne sur le statut de la femme. Son côté obscur la présente comme une « garce sans scrupules, jalouse et vindicative », « croqueuse d’hommes ». En Grèce, la représentation de la femme oscille entre deux pôles : une créature sauvage qu’il faut domestiquer par le mariage et civiliser, et une créature artificielle qui séduit l’homme.
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À Rome, selon le jurisconsulte Papinien, dans le droit romain la situation de la femme est pire que celle des hommes. Seule l’Égypte peut se prévaloir d’une « presqu’égale » dignité entre l’homme et la femme, au point que six femmes ont accédé au pouvoir suprême, même si les circonstances méritent d’être explicitées.
Parlons de la société ivoirienne. Est-elle misogyne en fin de compte ?
Tant que ce qui concerne la femme est exceptionnel, oui, notre société est misogyne. Elle n’a rien de différent de ce point de vue. Les discours politiques sur l’égalité homme/femme dans le sens d’une égalité différenciée restent des discours politiques sans réelle incidence sur le cours des événements. Le jour où la Côte d’Ivoire aura plus de femmes que d’hommes dans le gouvernement ou au moins autant de femmes que d’hommes, ce sera le début d’un vrai changement en faveur des femmes. Sur le plan symbolique, ça va enclencher toute une dynamique.
Quel est le message de votre livre ?
Que le corps de la femme, l’anatomie et la physiologie de son sexe en particulier, ne peut pas constituer un délit qui la condamne à la subordination à perpétuité. Sans le potentiel de la femme et sa différence, l’humanité me paraît condamnée à vivoter, comme on peut l’observer sans des loupes.
Interview à suivre… réalisée par
ALEX KIPRE

