Il n’est pas vrai d’affirmer que les intellectuels africains n’ont pas proposé des solutions concrètes et des idées novatrices pouvant contribuer à développer leur continent. C’est à cette vérité qu’on aboutit en lisant le puissant livre « …Et demain l’Afrique » de l’essayiste et homme d’Etat togolais Édouard Kodjovi Kodjo, plus connu sous le nom d’Edem Kodjo, né le 23 mai 1938 à Sokodé et décédé le 11 avril 2020.

Avec 15 chapitres pour un total de 421 pages, ce livre réédité en 2014 par NEI-CEDA a s’abord été publié par la maison d’édition Stock en 1985. C’est la réédition qui sert de support à cette chronique littéraire. Le destinataire du livre est clairement indiqué par l’auteur par cette dédicace « À la jeunesse africaine, raison de notre espérance. » (p.6). Voici donc la raison qui doit motiver la jeunesse panafricaine, actuellement en lutte partout sur le continent, à revisiter ce chef d’œuvre intellectuel.
A l’occasion de la deuxième édition du livre en 2015 l’auteur affirmait d’ailleurs que ses analyses et propositions «n’ont pris aucune ride, et sont surtout plus que jamais d’actualité» et que son livre a été «prémonitoire sur le développement de l’Afrique, ces trois dernières décennies». Il lançait cet appelle à son auditoire en invitant « la jeunesse africaine et tout particulièrement celle du Togo à se battre constamment pour un idéal, en tournant irrémédiablement le dos au gain facile ».
« L’Afrique aujourd’hui se débat. Son destin semble incertain, et précaire son avenir »(p.7) écrit Edem Kodjo dans les premières lignes. Nous sommes en 1985 mais on croirait qu’il décrit la scène actuelle de l’Afrique. Quel est le profil de celui qui parle au moment où paraît son livre ? En 1985 Edem Kodjo vient de terminer son mandat à la tête de l’ex Organisation de l’Unité Africaine (OUA) dont il a été le secrétaire général élu de 1978 à 1983. Ancien militant de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF) pendant ses études de droit et de sciences économiques à l’Université de Rennes en France il a également été secrétaire général du Rassemblement du Peuple Togolais (RPT), parti unique à l’époque, de 1969 à 1971.
C’est donc un homme qui sait de quoi il parle à partir d’une très riche expérience théorique et pratique surtout comme témoin et mais surtout acteur des 25 premières années de l’indépendance de la plupart des pays d’Afrique francophone. Le projet de son livre est donc de « réfléchir sur la destinée de l’Afrique et des Africains (qui) qui est une démarche nécessaire et décisive à laquelle doivent être conviées toutes les forces vivent du continent. » (p.8) pour travailler à cette indispensable Renaissance africaine à partir d’un diagnostic sans complaisance. Et ce « pour que dans le cœur de chaque africain brillent les raisons d’espérer »(p.12) Les titres de ses chapitres sont éloquents et traduisent déjà cette ambition salvatrice sans doute nourrit par un patriotisme vrai et un amour profond de son continent. Citons quelques exemples pour corroborer cette affirmation : chapitre 3 « Les raisons d’espérer » (pp. 61 à 77), chapitre 5 « L’heure de la réflexion » (pp. 99 à 127), chapitre 11 « Le refus de la résignation » (pp. 257 à 280), chapitre 12 « L’union pour survivre ou la mise en œuvre du « panafricanisme rationalisé » » (pp. 281 à 319) et chapitre 14 « La voie du salut » (pp. 321 à 352).
A travers une réflexion riche en références bibliographiques donc très documentée Edem Kodjo nous donne des pistes encore actuelles, même environ 40 ans après, à explorer pour mieux penser le développement de l’Afrique d’aujourd’hui. Parmi ses nombreuses propositions nous reviendront sur 3 seulement auxquelles la jeunesse panafricaine contemporaine doit prêter attention.
Premièrement Edem Kodjo invite les Africains à prendre pleinement conscience de l’opportunité que représente la jeunesse, écrasante majorité de la population du continent qui compte plus d’un milliards 500 millions d’habitants. Pour faire de la population, qui pour lui est la 1ère richesse du continent, un véritable levier de puissance « l’enseignement doit viser à former des hommes capables de concevoir et d’exécuter toutes les tâches qu’exige la construction d’une économie moderne »(p. 344).
Et il renchérit en disant que « pour mettre en œuvre une réforme intellectuelle et morale, former une jeunesse africaine cultivée, compétente et décidée, il faut que les pays africains acceptent de placer l’éducation et la formation de leur jeunesse sous la responsabilité d’un ministère à compétence continentale doté de bureaux régionaux.»(pp. 345) en y ajoutant un programme panafricain de recherches scientifiques et techniques ayant pour socle la culture (langues et valeurs) et les besoins réels des populations.
Deuxièmement Edem Kodjo se penche sur la question militaire donc de la défense du continent. Pour lui cet aspect est vital. Nul ne saurait en douter au regard de la difficile lutte contre le terrorisme et les nombreuses rebellions meurtrières qui crée l’insécurité partout. L’Afrique doit donc avoir sa propre industrie d’armement pour protéger ses immenses ressources naturelles qui attisent la convoitise et font d’elle la proie d’un impérialisme de plus en plus violent. Il écrit « Une armée africaine composée de troupes formées en Afrique et d’équipements fabriqués sur place par les Africains, sera l’expression même de la force d’exister des Africains. »(p. 367)
Troisièmement pour Edem Kodjo, affirme-t-il en 1985 « A ce tournant du mal africain, il faut que le panafricanisme, qui a servi de bannière à toute une génération de dirigeants, déborde les cercles étroits d’intellectuels pour pénétrer les couches sociales qui constituent la totalité de la population africaine » (p. 407). Pour l’auteur, le panafricanisme doit infuser dans tout le corps social africain c’est-à-dire devenir une idéologie appropriée par les masses populaires. Car rappelle le dicton il n’est rien de plus puissant qu’une idée dont le temps est venu et selon Karl Marx « Une idée devient une force quand elle s’empare des masses ». Ce « panafricanisme rationalisé » selon lui permettra de créer un « ensemble unitaire intelligemment conçu »(p. 13) car « les Africains doivent voir dans la lutte pour l’unité le combat vital pour leur survie collective et leur grandeur future. »(p. 15) Pourquoi cette prise de conscience des enjeux du panafricanisme est-elle indispensable pour l’Afrique ? Edem Kodjo répond en disant que l’État africain ne vit essentiellement qu’en fonction de l’extérieur et s’épuise à « fonder son essence sur des facteurs exogènes » (p. 171). Il affirme donc sans ambages que « l’idéologie de la puissance africaine existe, c’est le panafricanisme » (p.238) et il n’y a pas de voie salutaire en dehors de celle-ci. Il est heureux que la jeunesse s’inspire de plus en plus des penseurs de cette idéologie et des leaders qui y ont puisé la sève de leur gouvernance. Et deux ancêtres précurseurs de ces idées panafricanistes, en l’occurrence Cheikh Anta Diop et Kwamé Nkrumah ont respectivement publié dès les premières années des indépendances africaines « Les Fondements économiques et culturels d’un État fédéral d’Afrique Noire » (1960) et « Africa must unite » (1963).
Pour ne pas vraiment conclure citons encore Edem Kodjo à travers cet appel par ces lignes suivantes qui constituent les dernières de son livre : « L’Afrique n’a le choix que de prendre à bras-le-corps son utopie unitaire, la malaxer pour la traduire en actes, pour réaliser et la concrétiser, tomber sept fois, se relever huit, lutter, agir, persévérer pour vaincre « l’absurde équilibre de l’impuissance » et, par le chemin de l’unité, retrouver grandeur, puissance et dignité.» (p.410). Tel doit être l’agenda, la mission et la vision de la jeunesse panafricaine d’aujourd’hui et de demain. Pour ce faire elle devra relire en profondeur, à l’aune de son présent, le puissant livre « …Et demain l’Afrique » d’Edem Kodjo dont l’actualité et l’urgence des propositions ne sont plus à démontrer en cette année du 60ème anniversaire de la création de l’OUA.
KODJO Edem, … Et demain l’Afrique, NEI-CEDA, 2014, 421 pages
SOSSIEHI Imhotep Maat
POUVOIRS MAGAZINE

