Connu pour son verbe acéré, c’est un tout autre Suspect 95 qui transparaît dans ce nouvel album, plus affûté que jamais, critique, et surtout féru d’art pluridimensionnel.
Il est bien loin le temps où seules les rimes et les punchlines suffisaient à susciter l’émulation dans la sphère Hip Hop. Outre cet aspect indissociable ancré dans l’ADN du rap, de nouvelles formes d’expression artistique font leur apparition et stipulent un autre regard sur le genre. Cela se traduit par la symbiose de divers arts populaires au service d’un concept initial en prélude de la sortie d’un nouvel opus. Un procédé rendu célèbre par Kanye West avec ses release party déments et ses défilés de mode street art digne des fictions de Spielberg. C’est dans une certaine mesure le nouveau paradigme que beaucoup de rappeurs ont décidé d’explorer.
C’est la vision que porte Suspect 95 à la faveur de son tout premier album dénommé Société suspecte. Une œuvre conçue tel un point de bascule qui rompt avec un certain conformisme, tout en s’invitant dans une dimension que d’aucuns traduisent d’ores et déjà d’élitiste. Volonté manifeste de se positionner sur un terreau philosophique réservés aux puristes ou simple coup marketing d’Universal pour justifier de l’attente interminable de sa parution ? (L’album est sorti six mois après les premiers teasers). Une chose est certaine, les premiers titres ont livré leurs verdicts et l’orientation artistique dans sa globalité meublent déjà les débats les plus passionnés.
Le tableau de la société selon Oko Sisi
La condition humaine est mise en filigrane dans la démarche conceptuelle de cet album. Une pochette allusive qui photographie le reflet d’une société en perpétuel bouillonnement, et en proie à des réalités urbaines empreintes de complexité. Quoi de plus normal quand elle est inspirée par le peintre Obou, adepte de cet art pictural qui relie les âpres réalités contemporaines aux âmes des masques. Ces masques qu’on porte dans cette société si complexe. La toile déclame le pragmatisme des textes emprunts de spontanéité de suspect 95.
Cette signature si originale, ce ton certes satirique ô combien aiguë et tranchant de cohérence qui le définit. Bien plus qu’une simple affiche promotionnelle, c’est le prolongement d’une philosophie qui recentre le rap vers un de ses fondamentaux, à savoir l’homme dans la société. Le retour en grâce des textes qui, bien que ludiques font sens. Car malheureusement il est aisé de constater de plus en plus le caractère superficiel, incongru et loufoque de ces paroles mal arrimées qui bruissent dans la cité. Il ne s’agit aucunement de faire l’apologie d’un hip hop de caste pour surdiplômé blasé, ni le plaidoyer d’un code de conduite. Quoique.
Le rap made in Côte d’Ivoire revendique des codes et une identité à préserver jalousement. Cela dit, ce ton enjouée de la dérision doit se refuser à ne sacré que l’ego trip et les jouissances paresseuses. Sortir de sa zone de confort pour décrire le monde dans sa complexité, c’est ce pari audacieux que prend le 95 dans cette œuvre. Un concept dont la dimension est à la fois sociétale et artistique.
Street art, Release party…et mode
Des peintres d’horizons et d’influences diverses pour coucher l’âme de chaque titre de l’album sur des toiles. Comme une invitation au peuple de la rue vers cet art qui souffre de préjugés affublés aux riches, mais pourtant si accessible et expressif pour tous. Les ébauches ont été exposées à la release party au cours de laquelle l’artiste à égrainer la Track List de ce premier opus. Avec une belle scénographie tout en symbiose; Un live band affûté au jeu synchronisé respectant les structures harmoniques des chansons, ainsi qu’une chorégraphie dynamique avec différentes figures créatives. Un concert atypique qui nous change de ces navets insupportables. Ces foires des vanités sans saveurs ni créativité où l’ennui devient finalement la véritable attraction.
Joignant l’utile à l’agréable, c’est un magasin éphémère floqué du nouveau logo du rappeur qui a fait sensation dans la ville. Un pop store qui adhère à la stratégie de marque que compte développer le staff de l’artiste pour consolider son image auprès du public. Et même s’il ne veut en faire une ligne ponctuelle de vêtements pour le moment, le franc succès de cette vente privée pourrait ouvrir ses appétits dans le monde du stylisme. Lui qui, à l’issue de ce coup d’éclat recevra les encouragements et non des moindres du Saint-Laurent ivoirien, Gilles Touré.
La capacité de l’enfant de Blokosso à fédérer ces différents modes d’expression artistiques pour conceptualiser une œuvre musicale, même si celle-ci n’est pas nouvelle (les Beatles, les Rolling Stones, Michael Jackson…) distingue suspect 95 de ses sparring partners pour le moins dans l’écosystème ivoirien. Mêler les formes multiples de l’art vaut plus qu’un coup marketing. Il s’installe dans la cour de ces artistes avant-gardistes souvent incompris, qui au final font cas d’école. Le rappeur vient de placer la barre très haute dans le game.
ERIC OULLA
POUVOIRS MAGAZINE
