On a assisté à la première répétition de la création « L’avare » mardi 16 janvier à l’Institut Français.
Dans une salle de spectacle de l’Institut Français sonnant creux de vacuité, on entend tout de la diction de leurs textes par les comédiens de la nouvelle création « L’avare » de l’astucieux metteur en scène Abass Zein, qui par moment n’hésite pas à souffler une réplique oubliée quand il ne rigole pas lui-même des réparties du texte qu’il a écrit.
La première répétition de L’avare version nouchi ( argot ivoirien) signée d’Abass Zein telle que constatée le mardi 16 janvier sur la scène de l’Institut Français ne manquera absolument pas de caustique et d’originalité. Réadapter la célèbre pièce dramatique et comique du 17 eme siècle de Molière n’a à la base plus rien de surprenant. Mais c’est l’originalité qu’on met dans la réécriture plus de trois siècles après son succès mondial qui peut aiguiser la curiosité. Et dans cette nouvelle mouture réécrite en Nouchi, il y a de quoi apprécier la mise en scène.
Personnages taillés sur mesure
Le casting est intelligent. Au-delà de leur jeunesse, les 10 comédiens qui se partagent les rôles de Harpagon, Cléante, Elise, Valère, Frosine, Marianne, etc redynamise cette version nouchi de leur énergie et de leurs différentes qualités de comédiens. Pour n’en citer que certains: Koami Vignon a la lourde tâche d’incarner Harpagon, le vieux grippe-sou colérique et parano. Le conteur Togolais s’adapte bien au rôle, aidé par prestance imposante naturellement et un sens aigu de la narration qui ici le fait déclamer entre vers somptueux, classiques de l’époque originale et français ivoirien agile qui s’embarrasse peu des convenances langagières. La conteuse Flopy – qui joue le rôle d’Elise, fille de Harpagon – évolue aussi librement dans ce parler folklorique du français facile ivoirisé où elle donne la pleine mesure de son jeu drôlement folâtre.
Que dire de l’entremetteuse Frosine , interprétée par le jeune Eddy Dagher ( vous le reconnaîtrez certainement) qui alterne réplique nouchi hilarante et vers élégants d’un vocabulaire pince-sans rire. A arracher des Morts De Rires (MDR) interminables! À lui seul, son personnage est une attraction de la pièce. Cléante, le fils de Harpagon est incarné par Clément Michels, patron du standup le Dycoco, dont on découvre les talents de comédiens interprètes, pour ceux qui ne le sauraient pas. Son personnage évolue dans un niveau de langue modulé par les alexandrins, qui ne manquent pas de comique et de dramatique dans l’action.
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Christophe Kassi, le slameur C’Katcha, Samuel Brou, La chanteuse Lua, l’humoriste Clentélex complètent le casting dans des interprétations classeuses tout aussi rigolotes où les « maudiaa », « y’a foyy », et autres expressions fleuries, cash et décalées de notre nouchi populaire donnent la réplique à des tirades classiques pompeuses de l’univers qui a fait la renommée de Molière, dramaturge préféré de Louis XIV…
Ce dosage harmonieux du niveau des langues reflétant l’écart des âges est bien une singularité du succès potentiel de cette nouvelle adaptation d’Abass Zein. Le dramaturge concède avoir « pris beaucoup le temps d’un bon découpage des langages pour que le texte s’entende de façon fluide sans rupture ». Ainsi remis au goût du jour, ce « L’avare » de matrice ivoirienne n’interroge pas moins les défauts humains au centre de ses thèmes de la pièce d’origine or. La cupidité, l’égoïsme, la sournoiserie, la mesquinerie… n’ont jamais été aussi résonnants d’acuité dans nos sociétés actuelles aux pires mœurs.
Valoriser une langue vivante consacrée
Les petites séquences qu’on a vu démontrent un jeu maîtrisé autant que l’interprétation des comédiens. « J’aime bien questionner mon africanité, mon ivoirité à l’égard des cultures universelles. Je pense que la culture générale devrait être une des choses les mieux partagées de nos sociétés », répond le valeureux producteur – metteur en scène de Garba Story, interrogé sur sa propension ( somme toute efficace) à réadapter les grandes œuvres de l’opéra, du théâtre, de la danse, de la musique (les opéras Carmen de Bracodi, le ballet Carmina Burana de Carl Orff, Les Enfoiriens, etc) qui ont traversé les époques contemporaines. Mais par dessus tout, Abass Zein veut surtout valoriser et magnifier le nouchi, l’argot ivoirien qui n’a jamais été aussi célèbre et universel à travers des mots et expressions adoubées par l’Académie Française .
« Le nouchi est plus que jamais une langue vivante consacrée et c’est une fierté à valoriser dans la francophonie », dit le dramaturge des intentions de cette réadaptation nouchi de L’avare. Cette réadaptation populaire de L’avare vise à séduire et rencontrer un succès d’estime critique et surtout populaire dans une scénographie qui promet d’être authentique, d’après Abass Zein. Adopter ce niveau de langue compréhensible à tous aidera certainement à ratisser large dans un public de tous niveaux et de tous âges. Ainsi la pièce sera jouée le 22 mars à Abobo au lendemain de la grande première le 21 mars à l’Institut Français. Un programme adapté sur mesure à la nouvelle saison du centre culturel français qui va s’évertuer à Dire les mondes.
HARON LESLIE
POUVOIRS MAGAZINE

