15 ans de règne de Ouattara: Eugène 1er avait prophétisé

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Le 9 janvier 2012, Eugène Premier prophétisait quinze ans de règne pour Alassane Ouattara. Ce 26 août 2025, le président du RHDP dépose un dossier de candidature qui semble défier cette temporalité.

Entre silence spirituel, mémoire prophétique et stratégie politique, que nous dit cette séquence sur le pouvoir, le temps, et la parole en Côte d’Ivoire ?

ANALYSE PHILOSOPHICO-POLITICO-ANTHROPOLOGIQUE :

La prophétie comme matrice symbolique du pouvoir

Dans nombre de sociétés africaines, la parole prophétique n’est pas périphérique : elle structure le réel politique. Une prédiction, même livrée dans l’informel religieux ou charismatique, s’inscrit dans une chronopolitique. Une vision du pouvoir comme chose déterminée par l’invisible. Lorsque Eugène Premier, figure spirituelle et père d’une célébrité ivoirienne, annonce en 2012 que le président Ouattara régnera quinze ans, il ne donne pas seulement une date de fin : il inscrit une légitimité dans le sacré.

Or, ce qui confère du poids à la prophétie dans la conscience populaire, c’est moins sa vérité factuelle que son ancrage culturel. On croit au devin non pas parce qu’il a raison, mais parce qu’il s’insère dans un système de signes où la politique, la religion et la mémoire collective s’entrelacent.

Le silence du prophète et la saturation du politique

Demain 26 août 2025, le président dépose sa candidature pour un quatrième mandat, soit potentiellement vingt ans au pouvoir. La prédiction des quinze ans est dépassée. Et le prophète ? Silencieux. Un silence doublement lourd : absence de confirmation et absence de contestation. Ce silence peut s’interpréter de deux manières :
– comme un retrait volontaire face à un dépassement de mandat imprévu ;
– ou comme un effacement stratégique, car la parole prophétique, lorsqu’elle est contredite, perd de son autorité.

Ce que révèle ce vide discursif, c’est une tension entre le religieux et le politique. Dans un système saturé par la stratégie, la prophétie devient gênante : elle fixe des limites à un pouvoir qui, par nature, refuse d’en avoir.

 Le pouvoir et le temps : qui façonne qui ?

Dans la pensée politique classique, notamment celle de Machiavel, le prince doit maîtriser le kairos — le moment opportun. Mais ici, c’est l’inverse : le pouvoir semble vouloir maîtriser le temps lui-même, en étirant la durée légitime de son mandat. Ce glissement est crucial. Il ne s’agit plus de gouverner un pays dans un cycle temporel, mais de refonder le temps à l’image d’un homme.

Or, dans l’imaginaire ivoirien comme dans beaucoup d’imaginaires africains, le temps n’est pas linéaire, mais cyclique. La mémoire du passé (y compris celle prophétique) éclaire les choix du présent. Ne pas respecter une parole du passé, même religieuse, c’est rompre un contrat symbolique avec l’histoire.

 L’anthropologie du pouvoir dans une société post-crise

La Côte d’Ivoire de 2025 n’est plus celle de 2012. La société a traversé des élections contestées, des périodes de paix relative, des attentes démocratiques. Pourtant, le mythe de l’homme providentiel perdure. Il structure une part de la loyauté politique, souvent au détriment des institutions.

Ce retour d’un président vers un quatrième mandat interroge alors :
– Est-ce une fidélité à une vision inachevée ?
– Ou une incapacité à penser la relève autrement qu’à travers un individu ?

Ce sont là des questions anthropologiques fondamentales. Le politique reste largement personnifié. La démocratie, elle, exige l’impersonnalité des règles.

Quand la prophétie échoue, que devient le peuple ?

L’échec apparent d’une prophétie n’est pas neutre. Pour certains, c’est une preuve que le spirituel est faillible. Pour d’autres, c’est une démonstration que l’humain a bousculé l’ordre du divin. Dans les deux cas, cela affecte la confiance, le sens du destin collectif, et la perception de la justice dans le temps.

Il n’est donc pas étonnant que l’absence de réaction d’Eugène Premier suscite des interrogations. Car, dans un pays où la parole religieuse est prise au sérieux, le silence est un événement.

Le pouvoir ne dépasse pas seulement une prophétie. Il la transforme.

En posant sa candidature pour un quatrième mandat, Alassane Ouattara ne défie pas seulement les attentes politiques. Il trouble l’ordre symbolique. Celui dans lequel un homme avait dit : « Quinze ans, pas un jour de plus. »
Et si, au fond, la prophétie n’était qu’un miroir tendu au politique pour le forcer à penser ses limites ?

Et pourtant…

Le chef est d’abord, sans culte de la personnalité celui qui porte le fardeau du collectif, jusqu’à son effacement personnel. Il n’appartient plus à lui-même, mais devient le vecteur de l’ordre spirituel et cosmique, le garant de l’équilibre entre les forces visibles et invisibles.

Or, si l’on observe la démarche d’Alassane Ouattara sous ce prisme, sa décision de se présenter à nouveau ne serait pas simplement politique. Elle pourrait relever d’un devoir rituel de clôture, dans une société où l’ordre ne se transmet pas dans la précipitation. Mais dans la maturité de l’instant juste, selon des temps sacrés plus que des calendriers électoraux.

Peut-on envisager que Ouattara, homme rationnel mais élevé dans une culture fortement connectée à l’invisible, ressente encore la nécessité de « tenir la porte » tant que le prochain visage du pays ne s’est pas imposé avec évidence ? Dans ce cas, ce mandat pourrait apparaître comme un acte de transition sacrificielle, une sorte de pont entre deux générations. A condition qu’il ne soit pas utilisé pour étouffer l’émergence du futur.

Le problème n’est peut-être pas qu’il se représente. Le problème serait qu’il oublie que, dans toute structure traditionnelle africaine, même le chef sacré doit savoir quand disparaître dans le silence des anciens.

S’il voit ce mandat comme l’ultime offrande, et non comme un prolongement personnel, alors l’histoire lui sera probablement plus clémente.

Mais le peuple sait toujours reconnaître ceux qui gouvernent pour le monde d’après… et ceux qui s’accrochent par crainte de celui-ci.
En Côte d’Ivoire, cette reconnaissance est rendue plus complexe par une réalité singulière : le peuple est aujourd’hui divisé, presque en deux moitiés égales.
L’une voit en ce quatrième mandat un ultime devoir d’homme d’État, l’autre y lit l’usure d’un cycle, voire l’inquiétude d’un pouvoir face à sa propre succession.

Dans cette tension silencieuse, chacun projette ses peurs, ses espoirs, ses traumatismes, ses mémoires blessées ou ses fidélités. Le pays ne manque pas de leaders, mais il manque peut-être d’un moment rituel de transmission apaisée, comme savent en orchestrer les grandes sociétés initiatiques africaines. Modernes mais africaines d’abord.

Au fond, cette candidature ne posera pas seulement une question politique.
Elle posera, comme souvent en Afrique, la question du temps :
Le temps du chef,
Le temps du peuple,
Et le temps que Dieu accorde encore à une nation pour trouver sa voie.

AK

photo:dr

POUVOIRS MAGAZINE

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