Aux Grands Rendez-vous de l’Agence ivoirienne de presse (AIP), le lundi 26 octobre 2026, Sidi Tiémoko Touré a défendu sa stratégie
Elle vise à porter le taux de couverture des besoins nationaux en protéines animales et halieutiques de 36 % à 75 % à l’horizon 2030.
Un objectif qui suppose non seulement un accroissement des capacités de production, mais également une réduction structurelle des coûts. De même qu’un renforcement de la compétitivité des filières locales.
La souveraineté alimentaire ne saurait se réduire à une progression des volumes de viande, de poisson. Ou de lait produits sur le territoire national. Elle s’apprécie également à l’aune de la viabilité économique des exploitations, de la compétitivité des produits locaux. Et du pouvoir d’achat des consommateurs. C’est toute la dimension économique de cet enjeu qui s’est dégagée de la troisième édition des « Grands Rendez-vous de l’AIP ». Cette édition a eu lieu le lundi 26 octobre 2026 à l’Ivotel, au Plateau.
Avec le ministre des Ressources animales et halieutiques, Sidi Tiémoko Touré.
Le thème était« Économie animale et économie bleue : quelles stratégies pour renforcer la souveraineté alimentaire, créer des richesses et accélérer la transformation des filières locales ? . La rencontre a permis au membre du gouvernement de décliner les ambitions de l’exécutif pour le développement des productions animales et halieutiques. L’objectif affiché est de porter le taux de couverture des besoins nationaux en protéines animales et halieutiques de 36 % à 75 % à l’horizon 2030. Mais aussi de générer 1,5 million d’emplois et de doubler la contribution du secteur au PIB agricole.
Les objectifs de production annoncés portent notamment sur plus de 840 000 tonnes de viande, 149 000 tonnes de poisson issu de l’aquaculture et 120 000 tonnes de produits de la pêche. Pour soutenir cette montée en puissance, le ministre a indiqué qu’une enveloppe globale de 2 875 milliards de FCFA devrait être mobilisée sur la période 2026-2030, dont 80 % attendus du secteur privé.
Derrière ces projections quantitatives se profile cependant une équation économique déterminante : celle de la maîtrise des coûts de production. Car l’accroissement de l’offre nationale ne pourra produire tous ses effets si les exploitations restent confrontées à des charges élevées, susceptibles d’éroder leurs marges et de renchérir les prix à la consommation.
Le coût de l’alimentation animale, un déterminant de la compétitivité
Parmi les principaux postes de dépenses des exploitations d’élevage, l’alimentation animale occupe une place stratégique. La dépendance aux matières premières importées, conjuguée à la volatilité de leurs prix sur les marchés internationaux, expose les producteurs à des tensions sur leurs coûts d’exploitation. Cette situation fragilise leurs marges, réduit leur capacité d’investissement et se répercute potentiellement sur les prix de vente.
La réduction de cette vulnérabilité constitue donc un levier essentiel de compétitivité. Devant une assistance composée de journalistes et de professionnels du secteur, Sidi Tiémoko Touré a plaidé pour le développement de solutions d’approvisionnement locales, en vue de réduire la dépendance aux intrants importés et d’améliorer les performances économiques des entreprises.
Cette orientation confère à la souveraineté alimentaire une dimension industrielle et productive souvent reléguée au second plan : la maîtrise des chaînes d’approvisionnement, la disponibilité des matières premières, leur transformation locale et l’optimisation des circuits de distribution.
L’enjeu est de parvenir à construire un modèle de production moins exposé aux chocs extérieurs. La Côte d’Ivoire pourra-t-elle accroître durablement son offre de protéines animales et halieutiques sans réduire sa dépendance aux importations d’intrants, d’équipements et de matières premières ? La réponse dépendra notamment de sa capacité à valoriser ses ressources agricoles, à développer des unités locales de transformation et à rationaliser les circuits logistiques.
La spécialisation territoriale pour structurer les filières
Pour accompagner cette dynamique, le ministre a annoncé une stratégie de structuration des filières reposant sur la mise en place de zones de production spécialisées et complémentaires. Cette approche vise à organiser les investissements en fonction des potentialités agroécologiques, des ressources disponibles et des activités économiques déjà implantées dans les différentes régions du pays.
Au-delà de la concentration géographique des activités, cette organisation pourrait favoriser des économies d’échelle, améliorer l’accès aux intrants et aux services techniques, renforcer les dispositifs de formation et de santé animale, tout en facilitant la collecte et la transformation des productions.
Toutefois, l’efficacité de cette spécialisation territoriale dépendra de la disponibilité d’infrastructures adaptées. Les capacités de stockage et de conservation, les réseaux de transport, les unités de transformation et l’accès aux débouchés commerciaux constituent autant de conditions nécessaires à la rentabilisation des investissements et à l’intégration des producteurs aux circuits de commercialisation.
Dans la filière halieutique, les enjeux sont tout aussi importants. L’accroissement de l’offre nationale suppose des investissements dans les capacités de production, notamment en matière de pêche et d’aquaculture, mais également dans les infrastructures de débarquement, de conservation et de distribution. La performance de la filière dépendra ainsi de la cohérence entre les différents maillons de la chaîne de valeur.
Dans cette perspective, le ministre a appelé le secteur privé à jouer un rôle accru dans le financement et le développement des activités productives. À l’État reviendra notamment la responsabilité de créer un environnement économique favorable, de renforcer la régulation et de garantir des conditions de concurrence équitables.
Investissement privé : l’État en facilitateur et régulateur
Le message adressé aux opérateurs économiques traduit une orientation assumée : faire du secteur privé le principal moteur de l’expansion des capacités productives. Les investissements sont attendus dans les activités de pêche, d’élevage, d’aquaculture et de transformation, tandis que l’État entend se positionner davantage comme facilitateur, régulateur et garant de la stabilité du cadre économique.
Une telle répartition des responsabilités soulève néanmoins une question fondamentale : celle de l’attractivité des filières et de la sécurisation des capitaux investis. La mobilisation des financements privés dépendra de la visibilité économique des projets, de la prévisibilité réglementaire, de l’accès aux infrastructures et de la capacité des entreprises à dégager une rentabilité suffisante.
La gestion des risques sanitaires constitue, à cet égard, un enjeu majeur. Le gouvernement a annoncé une enveloppe d’environ 700 millions de FCFA destinée à indemniser les acteurs des filières porcine et avicole ayant subi des pertes à la suite d’abattages sanitaires. Le ministre a présenté ce mécanisme comme un dispositif d’accompagnement à la relance des exploitations sinistrées.
Cette mesure met en évidence l’importance du risque sanitaire dans l’économie des productions animales. Les maladies peuvent entraîner des pertes de cheptel, interrompre les cycles de production, dégrader la trésorerie des exploitations et compromettre leur capacité à honorer leurs engagements financiers.
En contrepartie de l’accompagnement public, les exploitants demeurent tenus de respecter les exigences de biosécurité, les normes de santé publique vétérinaire et les règles encadrant l’installation des unités de production. La pérennité des investissements repose ainsi sur un dispositif équilibré associant prévention, responsabilisation des acteurs et mécanismes de gestion des risques.
Le pouvoir d’achat, véritable indicateur de la souveraineté alimentaire
Porter le taux de couverture des besoins nationaux à 75 % d’ici à 2030 constitue un objectif quantifiable. Mais sa portée économique et sociale devra être appréciée à travers une batterie d’indicateurs complémentaires : évolution des coûts de production, niveau de rémunération des producteurs, progression des capacités de transformation, régularité de l’approvisionnement et évolution des prix à la consommation.
En effet, une augmentation de la production nationale ne se traduit pas mécaniquement par une baisse des prix. Si les coûts des intrants demeurent élevés, si les infrastructures logistiques restent insuffisantes ou si les circuits de commercialisation présentent des inefficacités structurelles, les gains de productivité risquent de ne pas bénéficier pleinement aux consommateurs.
C’est précisément à ce niveau que se situe l’enjeu distributif de la stratégie gouvernementale. Il ne s’agit pas uniquement de produire davantage, mais de parvenir à proposer une offre locale régulière, compétitive et accessible, tout en garantissant une rémunération économiquement viable aux producteurs.
La compétitivité des filières nationales devra donc s’apprécier à l’aune de leur capacité à concurrencer durablement les produits importés, tant en matière de prix que de qualité et de disponibilité. Pour les ménages, la souveraineté alimentaire ne prendra véritablement corps que lorsque l’origine locale des produits ne constituera plus un facteur de renchérissement du panier de consommation.
PONADEPA II : de la programmation aux résultats économiques
La rencontre organisée par l’AIP a également permis au ministère de présenter les orientations de la deuxième phase de la Politique nationale de développement de l’élevage, de la pêche et de l’aquaculture (PONADEPA II), couvrant la période 2026-2030.
L’enjeu se situe désormais dans la traduction opérationnelle de cette feuille de route. La mobilisation des financements, la réalisation des infrastructures, la structuration des filières et l’amélioration de l’environnement des affaires devront se matérialiser par des résultats mesurables, aussi bien à l’échelle nationale que dans les bassins de production.
Au-delà de l’objectif de 75 % de couverture des besoins, le véritable indicateur de performance sera la capacité du dispositif à réduire les vulnérabilités économiques des producteurs, à améliorer la productivité des exploitations et à renforcer l’accessibilité des protéines animales et halieutiques pour les populations.
Car la souveraineté alimentaire ne se décrète pas uniquement par des objectifs de production ou des engagements financiers. Elle se construit par la compétitivité des entreprises, la maîtrise des coûts, la transformation locale des ressources et l’efficacité des circuits de distribution.
En définitive, le défi de la Côte d’Ivoire ne sera pas seulement de produire davantage, mais de produire à moindre coût, de créer davantage de valeur ajoutée localement et de rendre les protéines animales et halieutiques accessibles au plus grand nombre. C’est à cette triple exigence économique, productive et sociale que se mesurera la portée réelle de sa souveraineté alimentaire.
M’Bah Aboubakar
POUVOIRS MAGAZINE

