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Danse contemporaine : Jenny Mezile questionne la course effrénée du monde

Dans le cadre d’un projet international d’échanges interdisciplinaires, la chorégraphe Jenny Mezile a adapté le texte introspectif « Courir vite pour aller nulle part », du metteur en scène berlinois Carlos Manuel.

Présentée en grande première à la Citadelle de Spandau, à Berlin, du 16 au 24 octobre 2026, la pièce a rencontré un franc succès.

 Les artistes Jenny Mezile (Côte d’Ivoire) et Carlos Manuel (Angola-Brésil) ont donné corps à leur projet de collaboration. Le lieu? Entre les imposants murs austères de la Citadelle de Spandau (prononcer « Spandaou »). L’un des derniers vestiges du patrimoine militaire médiéval encore debout à Berlin. Ce travail s’inscrit dans le cadre d’une coopération artistique internationale que porte le Stadttheater Spandau. Il est le pôle théâtral de ce centre culturel installé au sein de cette ancienne enceinte militaire datant de la Renaissance, à la fin du XVIe siècle.

La pièce « Courir vite pour aller nulle part », est écrite par le metteur en scène d’origine angolaise et brésilienne. La  chorégraphie est de la directrice artistique de la compagnie Les Pieds Dans la Mare. La pièce pose une question profondément contemporaine. Celle de la frénésie de notre monde actuel, qui semble courir à toute vitesse vers l’immobilité, comme pris au piège du vide.

Six mois de recherches et de deux mois de création.

Cette œuvre mêlant théâtre et danse met en perspective les réflexions philosophiques et anthropologiques de plusieurs auteurs et penseurs contemporains, parmi lesquels le Congolais Bunseki Fu-Kiau, le Français Grégoire Chamayou et l’Américain Upton Sinclair. Elle explore des thématiques telles que la dérive consumériste, la course à l’armement, les rapports de domination et la déshumanisation au profit de la machine.

En somme, la pièce propose une lecture artistique de l’état du monde actuel, marqué par des dérèglements sociaux, les avancées parfois incontrôlées de l’intelligence artificielle, la multiplication des conflits armés à travers le globe — notamment la guerre en Ukraine, le conflit israélo-arabe et les tensions autour de l’exploitation des terres rares en République démocratique du Congo — ainsi que les mouvements de contestation et les manifestations sociales, particulièrement en Europe.

Autant de réalités contemporaines qui nourrissent la réflexion du metteur en scène.

L’exploration de l’âme humaine et des marginalités marque son travail.

À travers une chorégraphie profondément ancrée dans les expressions corporelles africaines et caribéennes, Jenny Mezile traduit physiquement cette quête effrénée de performance et d’optimisation de l’être humain, poussé jusqu’à l’épuisement dans une recherche permanente de sens. Sa danse est une danse de résilience, qui fait de l’espace scénique un véritable exutoire émotionnel.

Dans l’immense cour de la Citadelle, transformée pour l’occasion en espace de représentation, la performance engage 19 danseurs-interprètes. Elle repose notamment sur la technicité des mouvements autour d’un tapis roulant, symbole de cette course sans fin.

Formée aux danses d’Afrique et d’Haïti, Jenny Mezile fusionne différents langages chorégraphiques.

Mêlant gestuelles urbaines et contemporaines, à la fois brutes et profondément enracinées dans les rythmes rituels.

La signature artistique de Jenny Mezile consiste précisément à utiliser le corps. Il est un moyen de raconter les réalités sociales contemporaines. Dans son univers chorégraphique, le corps devient à la fois un instrument de résilience et un outil de dénonciation.

Les rythmes, les fragments de textes et les performances physiques intenses qui structurent la pièce témoignent de quelque chose. C’est la complicité artistique entre Jenny Mezile et Carlos Manuel. Leur collaboration remonte à 2023, avec le travail de recherche-création autour de « Kanga Nianzé ». Une pièce marquante du parcours de la chorégraphe, réalisée sous l’égide du Goethe-Institut Abidjan.

Cinquième projet collaboratif des deux artistes, « Courir vite pour aller nulle part » était en grande première à la Citadelle de Spandau. C’était du 16 au 24 octobre 2026. La pièce a rencontré un franc succès et marqué les esprits grâce à une scénographie visuellement saisissante.

La performance scénique était particulièrement percutante.

L’utilisation du tapis de course et de la chaîne de montage sont des métaphores du fonctionnement de notre monde actuel. La chorégraphie offre une image aussi puissante que troublante. Voir 19 artistes s’épuiser, ajuster leur rythme, répéter inlassablement les mêmes mouvements. Et aussi déclamer en boucle des fragments de textes sur un tapis roulant donne à voir une belle représentation. Elle est absurde et fascinante de la condition humaine.

Cette mise en scène constitue une véritable allégorie de la note d’intention de l’œuvre. Celle d’un monde contemporain qui s’agite et s’accélère sans parvenir à donner un sens à sa course.

L’entrée à cette création, que finance des fonds publics berlinois est libre. Ce travail s’inscrit dans une politique d’ouverture et d’inclusion culturelle, au cœur du projet que porte la Citadelle culturelle de Spandau.

Aaron LESLIE

POUVOIRS MAGAZINE

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