Avec la disparition, hier jour du match de foot Cameroun-Côte d’Ivoire, à 98 ans, de l’auteur de L’Aventure ambiguë, l’Afrique perd l’une de ses grandes consciences littéraires.
Écrivain, philosophe, homme d’État et inlassable défenseur des civilisations africaines, Cheikh Hamidou Kane aura consacré sa vie à une question qui demeure entière. Comment s’ouvrir au monde sans se perdre soi-même ? À Abidjan, où il était venu soutenir des initiatives littéraires, nous avions pu mesurer la simplicité et la profondeur de cet homme. Sa pensée rejoint, par bien des chemins, celle d’Amadou Hampâté Bâ.
L’écrivain sénégalais, mort samedi 3 octobre à Dakar à l’âge de 98 ans, laisse derrière lui une œuvre peu abondante par le nombre. Mais immense par son rayonnement. 2 et ce chiffre est important pour la nouvelle génération qui existe en publiant un roman tous les 10 mois. Deux romans seulement : L’Aventure ambiguë, publiée en 1961, et Les Gardiens du temple, paru en 1995. Rien que 2 livres auront suffi à faire de lui l’une des grandes voix de la littérature africaine. Et à inscrire son nom dans cette longue mémoire où les écrivains cessent d’appartenir à un pays pour entrer dans le patrimoine d’un continent.
Il faut relire aujourd’hui L’Aventure ambiguë. Non pas seulement parce que son auteur vient de disparaître, mais parce que les questions qu’il y posait n’ont cessé de nous poursuivre. Qui sommes-nous lorsque nous entrons dans le monde de l’autre ?
Que gagnons-nous au savoir si le prix à payer est l’oubli de nous-mêmes ?
Comment accueillir la modernité sans transformer notre mémoire en objet de musée ? Ces interrogations, Cheikh Hamidou Kane ne les posait pas en observateur lointain. Il les avait vécues dans sa chair.
Né à Matam, le 2 avril 1928, dans le nord du Sénégal, il avait grandi entre l’enseignement coranique, la culture peule et l’école française. Cette double formation allait déterminer toute son existence. Très tôt, il comprit que le savoir pouvait être à la fois un instrument d’émancipation et un moyen de domination. Il racontait comment, sous la colonisation, les Africains étaient encouragés à apprendre. Mais dans les limites de ce que le système colonial avait prévu pour eux.
On pouvait devenir auxiliaire, infirmier, fonctionnaire.
Il était beaucoup plus difficile de prétendre à la pleine maîtrise du savoir.
Cheikh Hamidou Kane, lui, voulait être philosophe. Cette ambition, jugée excessive, fut déjà une forme de révolte. Il refusa le destin qu’on lui assignait, poursuivit ses études, gagna Dakar puis Paris, entra à Louis-le-Grand. L’homme étudia la philosophie et le droit à la Sorbonne. Là, il découvrit une autre face de l’Occident. Celui qu’il avait connu à travers l’arrogance et la violence du système colonial ne se résumait pas à cette violence. Kane rencontra des enseignants et des étudiants ouverts, découvrit l’existentialisme, la pensée chrétienne, les grands débats philosophiques de son temps.
Il comprit qu’il était possible de combattre la domination sans être condamné à rejeter le savoir de l’autre.
C’est cette expérience complexe, cette traversée entre deux mondes, qui donnera naissance à Samba Diallo. Dans L’Aventure ambiguë, le jeune Peul élevé dans la tradition coranique du pays des Diallobé est envoyé à « l’école des Blancs ». Pour apprendre « comment on peut vaincre sans avoir raison ». La formule demeure l’une des plus fortes de la littérature africaine. Elle dit la puissance du savoir, mais aussi le vertige de celui qui apprend à regarder son propre monde avec les yeux de celui qui le domine.
Samba Diallo, c’était évidemment un personnage de roman. Mais c’était aussi, en partie, Cheikh Hamidou Kane lui-même. Et, au-delà de lui, toute une génération africaine confrontée à l’école coloniale, à la langue française, à la philosophie occidentale et à la nécessité de se construire dans un monde qui avait déjà décidé de la place qu’elle devait occuper. C’est ce qui explique la permanence de L’Aventure ambiguë. Le livre n’appartient plus seulement au Sénégal. Il appartient à tous ceux qui, en Afrique, ont connu cette étrange aventure de l’apprentissage, de l’assimilation et de la reconquête de soi.
L’hommage d’Abidjan
Cette proximité entre la pensée de Cheikh Hamidou Kane et la grande tradition africaine de la transmission avait été particulièrement sensible à Abidjan. Le samedi 14 mai 2022, la Fondation Amadou Hampâté Bâ avait organisé, à son siège de Cocody, un hommage artistique et littéraire à Cheikh Hamidou Kane dans le cadre de la commémoration du 31e anniversaire de la disparition du Patriarche. À travers cette initiative, la Fondation rappelait qu’elle n’était pas seulement attachée à l’œuvre d’Amadou Hampâté Bâ, mais qu’elle entendait également rendre hommage à tous les « faiseurs de mémoire, d’histoire et de culture » qui ont contribué à révéler le potentiel des Africains dans le dialogue des civilisations.
La cérémonie qu’un récital de textes de Cheikh Hamidou Kane a porté s’est suivi d’analyses et d’échanges. C’était avec Nicole Vincileoni et Yacouba Konaté. Chacun avait mis en lumière la dimension philosophique, littéraire et spirituelle de l’œuvre. On avait alors retrouvé ce qui rapprochait profondément Cheikh Hamidou Kane d’Amadou Hampâté Bâ : cette volonté de recueillir, de préserver et de transmettre une parole africaine capable de dialoguer avec les autres civilisations sans perdre sa propre source.
Dans cette chaîne de transmission, une figure ivoirienne mérite d’être saluée :
Mme Amoikon Marie-Agathe, affectueusement surnommée « La Grande Royale ».
Par son engagement en faveur du livre et des activités littéraires en Côte d’Ivoire, elle contribue à maintenir vivante cette conversation entre les générations dont Cheikh Hamidou Kane et Amadou Hampâté Bâ furent de grands passeurs.
Le surnom prend ici une résonance singulière. Dans L’Aventure ambiguë, la Grande Royale comprend que l’Afrique ne peut affronter l’avenir en se refermant sur elle-même. Il faut aller à l’école du monde, disait-elle en substance, mais sans renoncer à ce que l’on est. À Abidjan, une autre « Grande Royale » œuvre aujourd’hui, à sa manière, à faire vivre le livre. Et à rapprocher les lecteurs de la littérature.
C’est aussi dans cette chaîne que je situe mon propre rapport à l’écriture.
Écrire en Côte d’Ivoire, c’est recevoir un héritage et accepter, à son tour, d’en transmettre quelque chose.
Cheikh Hamidou Kane nous rappelle ainsi que les livres ne nous appartiennent jamais tout à fait : ils nous sont confiés.
Les mots de Samba Diallo, une fois encore, avaient rappelé cette expérience intérieure d’une grande violence qui accompagne la rencontre avec l’école occidentale. Et l’on comprenait alors pourquoi la Fondation Hampâté Bâ avait voulu placer Cheikh Hamidou Kane au cœur de cet hommage. Entre le Sage de Bandiagara et l’écrivain de Matam, les chemins étaient différents, mais la préoccupation était voisine : comment faire passer l’Afrique de la mémoire à la parole, de la parole à l’écriture, et de l’écriture à la transmission ?
Le parcours d’Amadou Hampâté Bâ avait croisé celui de pasteurs, de paysans, de traditionalistes, de guides religieux, d’hommes politiques et d’intellectuels. Élève de Tierno Bokar, le Sage de Bandiagara, il avait traversé le siècle en recueillant les paroles d’un monde que la modernité menaçait de reléguer dans l’oubli. Cheikh Hamidou Kane, lui, avait choisi une autre voie : celle du roman, de la philosophie et de l’écriture. Mais tous deux avaient compris que la perte de la mémoire est une forme de dépossession.
« Je ne préconise pas un retour au passé, mais un recours au passé »
Cette phrase de Cheikh Hamidou Kane résume admirablement sa pensée. Il ne fut jamais un nostalgique. Ne demandait pas aux Africains de retourner à un passé idéalisé. Leur demandait de puiser dans leur histoire les ressources nécessaires à la construction de leur avenir. C’est pourquoi il s’intéressait tant à Soundjata Keïta, à l’empire du Mali et à la Charte du Mandé. Il voulait raconter cette histoire à la jeunesse africaine, la porter au cinéma. Lui donner les moyens de redevenir une matière vivante de l’imaginaire contemporain.
Même Black Panther, qu’il avait beaucoup aimé, l’avait enthousiasmé pour cette raison. Il y avait vu l’image d’un royaume africain puissant, organisé selon ses propres paradigmes, maître de ses mythes et de sa représentation. À un âge où d’autres auraient pu se satisfaire de regarder derrière eux, Cheikh Hamidou Kane continuait donc à regarder vers l’avenir. Il ne voulait pas que l’Afrique vive dans le souvenir de sa grandeur. L’écrivain voulait qu’elle se serve de son histoire pour reconquérir son imagination.
Il avait aussi cette formule terrible : « L’Afrique n’existe plus. »
Il ne parlait évidemment pas de sa disparition géographique. L’homme parlait d’une dépossession. On avait morcelé les anciens empires, découpés les territoires découpés. Les langues africaines se marginalisaient. Les systèmes administratifs et juridiques largement calqués sur ceux de l’Occident. Pour lui, la véritable indépendance restait donc à accomplir dans les esprits, dans les institutions, dans les cultures. Et dans la capacité du continent à agir collectivement.
Cette pensée demeure d’une singulière actualité. Quel poids l’Afrique peut-elle avoir dans le monde lorsqu’elle demeure divisée ? Comment défendre ses ressources, ses langues, ses cultures et ses intérêts si chaque pays agit séparément ? De quelle façon entrer dans la modernité sans continuer à croire que tout ce qui vient d’ailleurs est nécessairement plus moderne. Plus intelligent. Ou plus légitime que ce qui vient de nous-mêmes ?
Un écrivain qui laisse une responsabilité
Cheikh Hamidou Kane n’aura publié que deux romans. Mais la littérature ne se mesure pas toujours au nombre des livres. Il arrive qu’un écrivain dise, en deux œuvres, ce que plusieurs générations n’arrivent pas à formuler. L’Aventure ambiguë et Les Gardiens du temple appartiennent à cette catégorie rare des livres qui ne cessent de changer de lecteurs sans perdre leur question centrale.
À Abidjan, lorsqu’il était venu soutenir des actions et des activités littéraires, sa présence avait quelque chose de profondément fraternel. Il n’était pas seulement le grand écrivain sénégalais dont on venait écouter la parole. Un aîné c’était parmi d’autres Africains engagés dans la même aventure de la littérature. Cette proximité, avec le recul, prend aujourd’hui une valeur particulière.
Car un écrivain ne transmet pas seulement par ses livres.
Aussi par sa présence, par son attention aux autres, par la confiance qu’il accorde à ceux qui viennent après lui.
C’est peut-être ce que Cheikh Hamidou Kane nous laisse de plus précieux. Il nous rappelle que l’écrivain africain n’est pas condamné à choisir entre la tradition et la modernité. Entre l’Afrique et l’Occident, entre la langue héritée de la colonisation et les langues de nos ancêtres. Il peut habiter les contradictions, les traverser, les transformer en œuvre.
Il peut apprendre du monde sans renoncer à lui-même.
Amadou Hampâté Bâ s’était éteint à Abidjan le 15 mai 1991. Après avoir consacré sa vie à sauver de l’oubli une immense part de la mémoire africaine. Cheikh Hamidou Kane vient de disparaître à Dakar, trente-cinq ans plus tard, après avoir donné à cette mémoire une autre forme. Celle du roman, de la philosophie et de la réflexion sur le destin du continent. L’un et l’autre auront été des passeurs. Par la parole recueillie de l’un, l’autre par la parole écrite. Mais tous deux auront travaillé à la même œuvre : rendre aux Africains la conscience de leur propre richesse.
Cheikh Hamidou Kane est parti. Samba Diallo, lui, demeure dans les pages de L’Aventure ambiguë, toujours partagé entre deux mondes. Toujours à la recherche d’une manière de vivre sans renoncer à ce qu’il est. C’est peut-être pour cela que le livre reste ouvert.
La disparition de son auteur nous oblige aujourd’hui à le relire. Non comme on rend hommage à un écrivain du passé, mais comme on consulte un homme qui avait encore quelque chose à nous dire.
Et sa leçon est peut-être la plus simple : nous pouvons aller vers le monde, mais nous ne devons jamais nous y perdre.
ALEX KIPRE
POUVOIRS MAGAZINE

