De la Côte d’Ivoire à Rome, un guitariste, enseignant et compositeur qui porte le jazz afro sur les scènes italiennes
Par Alex Kipré — Pouvoirs Magazine
C’est la rentrée. Les cours ont repris. Et, cette fois encore, la musique est venue rappeler à Laurent Digbeu qu’un enseignant n’est jamais tout à fait séparé de son élève. Il suffit parfois d’une question pour ouvrir une nouvelle porte sur une œuvre que l’on croyait pourtant connaître par cœur. L’un de ses élèves de guitare lui a ainsi réservé une belle surprise. En lui demandant de lui expliquer, de manière analytique, la première mesure de l’introduction de son single « Zeredoh ».
Une demande qui aurait pu se limiter à quelques explications techniques. Laurent Digbeu en a fait une véritable occasion de transmission. « J’en profiterai pour aller plus loin en présentant l’analyse harmonique et mélodique des neuf mesures de l’introduction : la première mesure, suivie des huit mesures qui développent et prolongent l’idée musicale initiale ». Explique-t-il.
Derrière cette démarche se trouve toute une philosophie de la musique. Pour Laurent Digbeu, jouer ne suffit pas. Il faut aussi comprendre. Décomposer.
Observer.
Interroger les accords, les lignes mélodiques, les mouvements et les choix d’écriture. Sa propre musique devient ainsi un laboratoire pédagogique, un terrain concret à partir duquel les jeunes guitaristes peuvent entrer dans les mécanismes parfois complexes de l’harmonie et de la mélodie.
« Une belle occasion de partir de ma propre musique pour explorer concrètement certains mécanismes de l’écriture, de l’harmonie et de la mélodie », poursuit-il. Et son souhait est simple : que ces publications puissent servir au plus grand nombre. « J’espère que de nombreux jeunes guitaristes pourront profiter de ces publications pour élargir leur base de connaissances. »
Cette volonté de transmettre n’est pas nouvelle. Elle est même devenue une part essentielle de son parcours.
Depuis septembre 2006, Laurent Digbeu enseigne la guitare moderne à Rome. Une ville qui n’est pas seulement devenue son lieu de résidence et de travail, mais aussi l’un des territoires où il a progressivement construit son identité musicale. Depuis 2001, il participe à de nombreuses tournées avec différentes formations. Mais c’est surtout avec son groupe JazzAfroProject qu’il développe une aventure musicale qui lui ressemble : un dialogue entre le jazz, les sonorités africaines et une approche contemporaine de la guitare.
Installé en Italie depuis près de deux décennies, Laurent Digbeu n’a pourtant jamais rompu le fil qui le relie à la Côte d’Ivoire. Chez lui, l’ailleurs n’efface pas l’origine.
Il l’enrichit.
C’est sans doute ce qui explique ce surnom affectueux de « bété-italien », qui lui va si bien. Deux univers culturels dans une même identité, deux géographies dans une même musique. Rome pour le quotidien, la Côte d’Ivoire pour la mémoire, et entre les deux, six cordes pour raconter ce que les mots ne suffisent pas toujours à dire.
Son parcours témoigne d’ailleurs d’une fidélité constante à cette double appartenance. Guitariste, compositeur et enseignant, il s’inscrit dans une génération de musiciens africains qui ont appris à circuler entre les territoires, les styles et les traditions sans avoir à choisir entre leurs différentes influences.
Une guitare.
Du jazz.
Des rythmes africains.
Une bonne dose de liberté.
Et cette envie intacte de partager.
Son single « Zeredoh » offre aujourd’hui un autre visage du musicien. En choisissant d’en analyser publiquement l’introduction, mesure après mesure, il fait tomber une frontière qui sépare parfois le musicien du public : celle de la connaissance technique.
Ce que l’auditeur entend comme une phrase musicale devient, sous le regard du pédagogue, une construction. Les neuf mesures de l’introduction deviennent un objet d’étude. La première mesure pose une idée. Les huit suivantes la développent et la prolongent. L’harmonie dialogue avec la mélodie.
La composition révèle ses mécanismes.
Et c’est peut-être là que Laurent Digbeu est le plus intéressant : lorsqu’il transforme la pratique musicale en transmission.
À Rome, depuis septembre 2006, il accompagne ainsi de jeunes guitaristes dans leur apprentissage de la guitare moderne. Il ne leur apprend pas seulement à jouer des notes. Il les invite à comprendre ce qu’il y a derrière les notes.
Pourquoi cet accord, cette progression, cette ligne mélodique ? Comment une idée musicale peut-elle être développée, une phrase prolongée sans perdre son identité ?
Autant de questions qui dépassent la simple technique instrumentale.
Elles touchent à l’écriture. Et l’écriture, chez Laurent Digbeu, est une affaire sérieuse.
Son parcours de musicien de scène lui a donné l’expérience du collectif, des tournées, des répétitions et des rencontres. Depuis 2001, il multiplie les expériences avec différentes formations. Avec JazzAfroProject notamment, il construit un univers où le jazz rencontre les pulsations africaines.
Cette trajectoire explique sans doute pourquoi son approche pédagogique reste attachée à la pratique.
La théorie n’est pas enfermée dans les livres. Elle se vérifie dans la musique, se joue, s’écoute, se partage.
Et lorsque l’élève demande au professeur d’expliquer une seule mesure de guitare, le professeur saisit l’occasion pour ouvrir tout un monde.
C’est ainsi que la musique continue de se transmettre.
Et Rome, quelque part laisse sa lumière sur les cordes venues de la cité des antilopes
ALEX KIPRE
POUVOIRS MAGAZINE

