Peut-être que certaines plumes écriront après moi pour évoquer la disparition de l’un des ministres de Félix Houphouët-Boigny.
Ce serait bien, et même très bien. Cependant, je suis foncièrement contraire à ceux qui l’ont fait avant que le disparu ne soit inhumé. Tout compte fait, je ne suis ni de l’ancienne école ni de la nouvelle, mais, par principe, je ne trouve pas bienséant d’écrire ou de parler des faits d’un disparu s’il n’est pas encore enseveli, surtout lorsqu’il est de la trempe de Yaya Ouattara.
C’est mon préalable, et vous comprendrez pourquoi c’est seulement dans la nuit de ce vendredi 4 septembre 2026, à 22 h 57, après avoir eu la confirmation que le patriarche de Gromosso avait été inhumé dans la stricte intimité familiale, que j’ai pris place pour écrire sur le seul député-maire de Bondoukou.
La disparition de Yaya Ouattara invite davantage à regarder derrière soi, à parcourir le chemin accompli et à se demander, non sans émotion : que pouvait-il encore demander à la vie ?
Yaya Ouattara s’en est allé dans la soirée du mardi 25 août 2026. Il avait 88 ans. Avec lui disparaît une figure historique de Bondoukou, du Zanzan et de la vie publique ivoirienne.
Ingénieur, député, maire, ministre, président de conseil d’administration, responsable politique et, au soir de sa vie, chef traditionnel de Gromosso, il aura connu presque toutes les stations auxquelles une existence consacrée au service peut prétendre.
Alors, faut-il pleurer Yaya Ouattara ?
Oui, bien sûr, parce que la mort demeure une séparation. Parce que les familles pleurent leur père, leur frère, leur oncle, leur ami. Parce qu’une voix qui s’éteint laisse toujours un silence.
Mais il est des vies devant lesquelles les larmes doivent aussi céder la place à la gratitude.
Effectivement, Yaya Ouattara a beaucoup reçu de la vie. Et il lui a beaucoup rendu.
Il y eut d’abord l’homme de formation, l’ingénieur, avec cette culture du savoir et de la compétence qui caractérisait une génération appelée à participer à la construction de la jeune Côte d’Ivoire.
Puis vint l’homme public : le député, qui porta la voix des siens ; le maire de Bondoukou, qui administra cette cité à laquelle son destin demeura profondément attaché ; le ministre, appelé aux affaires de la République sous Félix Houphouët-Boigny, notamment aux Affaires sociales, avant d’assumer également des responsabilités liées à la Jeunesse et aux Sports.
Il y eut encore les responsabilités dans les conseils d’administration, les engagements au sein du PDCI-RDA, les combats politiques, les fidélités, les rencontres, les succès et, certainement, les désillusions inhérentes à toute longue carrière publique.
Et puis, lorsque les titres de la République eurent cessé de rythmer ses journées, il retrouva une autre forme de responsabilité, plus ancienne, plus profonde : celle de la tradition.
Chef traditionnel de Gromosso.
Comme si, après avoir servi l’État, la politique et les institutions, il lui fallait finalement revenir à la terre, aux ancêtres, aux siens, à cette mémoire collective qui ne s’écrit pas seulement dans les archives, mais aussi dans la parole des anciens.
Son parcours ressemble ainsi à une longue traversée de la Côte d’Ivoire :
- L’ingénieur aura servi par le savoir ;
- Le député, par la représentation ;
- Le maire, par la proximité ;
- Le ministre, par l’État ;
- Le président de conseil d’administration, par la responsabilité ;
- Le chef traditionnel, par la transmission.
Que pouvait-il encore demander à la vie ?

À 88 ans, Yaya Ouattara avait traversé suffisamment de saisons pour avoir vu le monde changer autour de lui. Il avait connu une Côte d’Ivoire qui se construisait, une République qui cherchait ses repères, des générations qui arrivaient puis s’effaçaient à leur tour.
Il avait vu passer les hommes et les régimes, les ambitions et les renoncements. Il avait connu les lumières du pouvoir et probablement les ombres qui l’accompagnent. Il avait connu les honneurs, mais aussi cette vérité que finit par apprendre tout homme ayant longtemps fréquenté les palais : aucune fonction n’est éternelle. Ce qui demeure, c’est la trace.
Et il y a aussi, bien sûr, dans la date de son départ, quelque chose qui ne laissera pas indifférents ceux qui croient aux signes.
Yaya Ouattara est mort le 25 août 2026, jour du Maouloud, cette célébration consacrée à la naissance du Prophète de l’islam. La coïncidence du calendrier confère à sa disparition une résonance spirituelle particulière.
Certes, nul ne peut prétendre connaître les desseins de Dieu.
La foi commande précisément cette humilité devant le mystère. Mais, pour ceux qui l’ont aimé et qui croient, partir en un jour aussi symbolique peut être accueilli comme une circonstance qui appelle moins au désespoir qu’à l’espérance.
Dieu donne. Dieu reprend. Et l’homme retourne à Celui dont il vient.
Alors, pourquoi pleurer celui qui aura connu une si longue vie, tant de responsabilités, tant d’expériences et tant de reconnaissances ?
Pleurer, oui. Mais pas seulement. Il faut rendre grâce.
Rendre grâce pour les années vécues, pour les responsabilités assumées, pour les générations accompagnées, pour la parole transmise, pour la mémoire qu’il laisse à Bondoukou et au Zanzan.
Parce qu’une vie réussie n’est pas nécessairement celle qui fut exempte d’épreuves. C’est celle qui, au moment de s’achever, peut être regardée comme un chemin parcouru.
Cependant, le chemin de Yaya Ouattara fut long, très long.
Il s’est achevé loin des tribunes, loin des bureaux ministériels et des assemblées. Il s’est achevé comme s’achèvent les grands voyages : dans le silence, avec derrière soi une existence dont chacun pourra retenir ce qu’il voudra, mais dont nul ne pourra nier la densité.
Bondoukou perd l’un de ses anciens.
Le Zanzan perd une mémoire.
La Côte d’Ivoire perd un témoin d’une époque.
Mais la mort ne possède pas tout. Elle emporte le corps, fait taire la voix, referme les yeux, mais elle ne sait pas effacer la mémoire.
Yaya Ouattara n’est donc plus là pour répondre, expliquer, raconter ou conseiller.
Il y a eu l’homme.
Il y a eu l’ingénieur.
Il y a eu le député.
Il y a eu le maire.
Il y a eu le ministre.
Il y a eu le président de conseil d’administration.
Il y a eu le chef traditionnel.
Et maintenant, il reste l’essentiel : la mémoire d’une vie.
Une mémoire que les enfants raconteront à leurs enfants, que Bondoukou conservera dans ses souvenirs, que le Zanzan inscrira dans son histoire et que le temps, malgré son œuvre d’effacement, aura bien du mal à faire disparaître.
Alors, peut-être faut-il sécher les larmes, non pas parce que Yaya Ouattara ne mérite pas d’être pleuré, mais parce qu’à certains hommes, lorsque vient l’heure du dernier départ, les larmes doivent laisser place à la gratitude.
Il a vécu.
Il a servi.
Il a transmis.
Il a été honoré.
Et, au bout du chemin, il est retourné à Dieu.
Il y a eu l’homme, il reste la mémoire.
CoolBee Ouattara
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