Des enfants de plus en plus jeunes attirés par des promesses de carrière, des clubs formateurs dépouillés de leurs talents, des familles séduites par l’argent. Et des intermédiaires qui prospèrent dans les zones grises du football. En Côte d’Ivoire, le recrutement et le déplacement de jeunes footballeurs prennent une tournure inquiétante. Face à ce phénomène, la responsabilité des clubs, de la FIF, des familles et des pouvoirs publics est désormais directement posée.
Que voulez-vous que fasse un président de club qui investit des dizaines, voire des centaines de millions de francs CFA dans des gamins qu’il nourrit, loge, habille, soigne, scolarise, éduque et forme. Parfois en lieu et place de la société et des parents, au détriment même de ses propres enfants, lorsqu’il apprend un beau matin que son joueur est parti au Ghana, au Mali, en Tanzanie. Ou ailleurs sans même l’avoir prévenu ? Et que voulez-vous qu’il fasse lorsqu’il apprend la nouvelle par un ami : « Coach, Président, un tel ou un tel est parti. Il a dit de vous prévenir » ? Et parfois, lorsque le joueur entretient encore suffisamment de respect pour son président, il l’appelle une fois arrivé : « Président, mes parents m’ont mis la pression.
Je suis parti.
Je suis au Ghana, au Mali ou en Tanzanie. »
C’est ainsi que les choses se passent. Et c’est précisément parce que nous avons trop longtemps accepté que de telles situations deviennent presque banales qu’il faut aujourd’hui poser le problème autrement. Car il ne s’agit plus seulement de football, de transferts ou de querelles entre dirigeants de clubs. Il s’agit de mineurs, de responsabilité, de contrats, de protection de l’enfant, de réglementation sportive et, finalement, de droit.
Un président de club qui prend en charge un enfant de neuf ou dix ans ne lui apprend pas seulement à contrôler un ballon, à dribbler, à frapper ou à défendre.
Construire un footballeur.
Il finance son encadrement, son hébergement, son alimentation, ses équipements, sa scolarité et son suivi médical. Le Président assume une responsabilité sportive, économique et humaine considérable. Il investit sur un talent dont la valeur ne sera peut-être reconnue que plusieurs années plus tard. Or, au moment où le joueur commence à devenir performant, et donc potentiellement attractif pour d’autres clubs, le formateur peut apprendre que son investissement lui échappe. Sans qu’on l’ait même associé au processus.
Il y a là une anomalie profonde.
Le joueur n’est évidemment pas la propriété du club. On ne saurait assimiler un être humain à une marchandise et on doit respecter la liberté du sportif. Mais cette liberté ne peut pas davantage servir de prétexte à l’effacement pur et simple du travail accompli par ceux qui ont financé et assuré sa formation.
Entre la liberté du joueur et le droit du formateur, il doit exister un équilibre.
C’est précisément à cela que servent les règlements sportifs, les contrats, les mécanismes de solidarité et les procédures de transfert.
Le football moderne n’est pas une jungle. Il a des règles. On encadre les transferts. Les intermédiaires sont soumis à des règles. Et surtout, la protection des mineurs est un principe essentiel du droit sportif international. La FIFA interdit en principe les transferts internationaux de joueurs âgés de moins de 18 ans. Sauf exceptions strictement encadrées. Dès lors, lorsqu’un enfant de sept ans se retrouve au cœur d’un projet de départ international, il ne devrait pas simplement être question de savoir si « le père est d’accord ». Il faudrait immédiatement s’interroger sur les conditions du recrutement, le statut de la structure d’accueil, les documents utilisés, la responsabilité des adultes et la conformité de l’opération aux règles applicables.
Car l’histoire d’un enfant de sept ans à qui l’on promet gite et couvert au Ghana. Tandis que son père recevrait deux millions de francs CFA, devrait suffire à provoquer autre chose qu’un haussement d’épaules.
Sept ans !
À cet âge, on doit d’abord protéger l’enfant. Le scolariser, l’encadrer, le soigner et l’accompagner. Il ne doit pas devenir l’objet d’une opération dont les adultes seraient les seuls à maîtriser les enjeux.
Nous avons longtemps associé la traite des enfants aux plantations de cacao, au travail domestique ou aux activités pénibles auxquelles sont soumis certains mineurs. Mais il existe également une forme d’exploitation qui peut prendre le visage séduisant du rêve. Le football en est parfois le véhicule. On promet une carrière, l’Europe, un contrat, une académie, une maison, un avenir. On montre quelques photographies, on cite le nom d’un joueur devenu célèbre, Drogba, Amad Diallo.
Ou alors on parle de recruteurs et d’agents.
Et derrière le rêve peut se cacher une réalité beaucoup moins reluisante : absence d’infrastructures, absence de projet pédagogique, absence de véritable encadrement et, parfois, simple volonté de repérer les meilleurs talents pour les déplacer là où ils pourront être revendus ou valorisés.
Il faut donc regarder avec beaucoup plus de sérieux ces structures qui apparaissent, recrutent quelques enfants, promettent monts et merveilles et disparaissent parfois aussi vite qu’elles sont apparues. Un homme arrive, loue pendant deux ou trois mois une belle villa — si elle possède une piscine, c’est encore mieux —, se présente comme investisseur ou recruteur, et commence à tourner autour des familles et des académies. Mais où est son terrain ? Où est son centre de formation ? Où sont ses éducateurs ? Quel est son agrément ? Quel est son projet pédagogique ? Qui contrôle ses activités, vérifie ses contrats ?
Qui protège les enfants ?
Voilà les questions qu’il faut poser.
Et il faut les poser sans trembler.
Car lorsque le football devient un marché, il faut précisément que le droit intervienne pour empêcher que le marché ne dévore les plus faibles.
La question concerne également les présidents de clubs. Beaucoup se plaignent, à juste titre parfois, d’investir à perte. Un club peut prendre un garçon à neuf ans, le former pendant trois années ou davantage, payer son encadrement et constater ensuite que les conditions contractuelles ne lui permettent pas de sécuriser suffisamment son investissement. Le jeune progresse, sa valeur augmente, et d’autres acteurs viennent récolter les fruits d’un travail qu’ils n’ont pas financé.
C’est économiquement absurde.
Et c’est pourquoi les présidents de clubs doivent cesser de répéter : « On va faire comment ? »
Car ils peuvent faire quelque chose.
Et ils peuvent s’organiser.
Ils peuvent créer une véritable organisation représentative des clubs formateurs, mutualiser leurs moyens juridiques, documenter les départs suspects, saisir la Fédération, les autorités administratives. Et lorsque les faits le justifient, les juridictions compétentes. Les Présidents peuvent demander des enquêtes, exiger des mécanismes de contrôle. Ils peuvent surtout cesser de subir individuellement ce qui est manifestement un problème collectif.
Un président isolé peut être ignoré. Des dizaines de clubs organisés, juridiquement conseillés et déterminés à défendre leurs intérêts ne peuvent pas être traités éternellement comme une variable d’ajustement.
Mais il faut également parler à la Fédération ivoirienne de football.
Et lui poser une question simple : qui protège le football de base ?
La Fédération ne peut pas seulement organiser des compétitions internationales de l’équipe première, délivrer des licences, homologuer des rencontres? Et se réjouir ensuite des performances de joueurs que d’autres ont formés.
Une fédération est aussi une autorité de régulation.
Elle doit contribuer à sécuriser son écosystème, à protéger les jeunes joueurs, à défendre l’intégrité des compétitions et à garantir le respect des règles.
Lorsque on accuse la Fif pour le départ d’un joueur, comme ce fut le cas dans le dossier Datro, la réponse ne peut pas être simplement le déni. Une accusation n’est certes pas une condamnation et il appartient à la justice, lorsqu’on la saisit, d’établir les responsabilités. Mais une institution sérieuse doit pouvoir expliquer les procédures suivies, les autorisations délivrées, les documents produits et les contrôles effectués.
Dans cette affaire comme dans d’autres, les questions méritent des réponses.
Comment le joueur est-il parti ? Dans quelles conditions ? Quel était son statut contractuel ? Qui a joué le rôle d’intermédiaire ? Quelles démarches ? Quelle a été la place de la Fédération ? A t-on protégé le club formateur ? A t-on respecté les procédures réglementaires ?
Ce ne sont pas des questions scandaleuses.
Ce sont les questions normales que l’on pose à une institution qui exerce une mission de régulation.
La Fédération doit donc sortir du réflexe qui consiste à répondre systématiquement : « Ce n’est pas nous. » Très bien. Admettons que, dans tel ou tel dossier, elle ne soit impliquée dans aucune irrégularité.
Mais alors que la FIF montre ce qu’elle fait pour empêcher ces pratiques.
Combien de structures de formation agréées, sous contrôle ? Combien de signalements, de cas impliquant des mineurs, de procédures, de clubs formateurs ont bénéficié d’un accompagnement juridique ?
Une fédération moderne ne doit pas seulement administrer le football. Elle doit sécuriser le football.
Et cette responsabilité ne concerne pas que la FIF.
Les ministères doivent également prendre leur part.
Ministère des Sports, ministère de l’Intérieur, ministère des Affaires étrangères, ministère chargé de la Famille et de l’Enfant, services de police, services aux frontières. Chacun possède une compétence qui peut contribuer à la protection des mineurs. Le football ne doit pas devenir une zone grise dans laquelle chacun renvoie la responsabilité à l’autre.
Lorsqu’un enfant quitte le territoire dans le cadre d’une prétendue opportunité sportive, les autorités doivent pouvoir vérifier son âge, son identité, la nature du projet, l’identité des accompagnateurs, la structure d’accueil et les conditions de son séjour.
Ce n’est pas empêcher les enfants de rêver.
C’est empêcher que certains adultes ne transforment leurs rêves en proies.
Les familles, elles aussi, doivent entendre ce message.
Un enfant n’est pas une retraite.
Il n’est pas un investissement familial.
Il n’est pas un billet pour l’Europe.
Lorsqu’un agent arrive avec une belle voiture, une villa, quelques photographies et des promesses extraordinaires, il faut poser des questions. Quel est son statut ? Qui représente-t-il ? Quelle structure l’a mandaté ? Où il va loger l’enfant ? Où il va le scolariser ? Qui prendra soin de lui ? Quel contrat à signer ? Qui en sera responsable ? Pourquoi faut-il partir immédiatement, en secret ? Pourquoi faut-il éviter le président du club, la Fédération ou les autorités ?
Et surtout : pourquoi faut-il payer les parents ?
La pauvreté ne doit jamais devenir le meilleur argument des trafiquants.
Le parent qui accepte deux millions de francs CFA pour laisser partir son enfant de sept ans doit comprendre qu’il ne vend pas simplement une opportunité. Il remet potentiellement entre les mains d’inconnus la responsabilité d’un enfant qui ne peut pas mesurer les conséquences de la décision prise pour lui.
Il faut donc protéger les enfants contre les adultes mal intentionnés, mais également protéger les familles contre les promesses qu’elles ne sont pas en mesure d’évaluer.
L’histoire de Simon Adingra devrait nous servir d’avertissement.
Son parcours, avant la reconnaissance internationale, rappelle combien le chemin peut être dangereux pour un jeune footballeur livré à lui-même. La rue, la précarité, les risques de violence, de vol, de drogue ou d’exploitation ne sont pas des scénarios de cinéma. Ils constituent des dangers réels.
Et pourtant, une fois qu’un jeune réussit, tout le monde veut se réclamer de lui.
On se réjouit du champion, on brandit son nom, revendique sa réussite. On n’oublie presque toujours de demander qui l’a protégé lorsqu’il était vulnérable.
C’est là toute l’hypocrisie du système.
Nous célébrons les survivants et nous oublions ceux qui n’ont pas survécu au parcours.
La Côte d’Ivoire produit du cacao, de l’or, de l’anacarde et du pétrole.
Mais elle produit également des footballeurs.
Cette dernière richesse est peut-être la plus fragile de toutes parce qu’elle est humaine.
Nos jeunes talents ne sont pas une matière première, ni du cacao que l’on récolte et que l’on exporte. Ce sont des enfants, puis des hommes et des femmes qui ont des droits, une dignité, un avenir.
Et ceux qui les forment ont également des droits.
C’est pourquoi la liberté du joueur et la protection du club formateur ne sont pas contradictoires. La protection de l’enfant et le développement du football ne sont pas contradictoires. La réglementation et le rêve ne sont pas contradictoires.
Au contraire.
La règle est précisément ce qui protège le rêve contre les prédateurs.
Il faut donc une véritable révolution de la formation.
Des compétitions de jeunes structurées, des catégories d’âge respectées, des éducateurs qualifiés, des centres agréés et contrôlés.
Un suivi scolaire, médical.
Une protection psychologique et une meilleure sécurité contractuelle.
Des mécanismes efficaces de solidarité et de compensation pour les clubs formateurs.
Une identification claire des agents et recruteurs.
De même qu’une coopération claire avec les pays de destination.
Et surtout une politique nationale de protection des jeunes sportifs.
Voilà le véritable chantier.
Pas les querelles de personnes, les guerres de clans, les batailles de fauteuils.
Le débat ivoirien sur le football se résume trop souvent à des noms : Diallo, Tohé et désormais Cissé.
Mais si demain Malick prend la tête de la Fédération et reproduit les mêmes mécanismes, qu’aura-t-on changé ? Rien.
On aura changé l’homme.
Pas le système.
Et c’est précisément là que les présidents de clubs doivent eux aussi faire leur examen de conscience.
Certains sont d’excellents entrepreneurs dirigent des entreprises prospères. Certains savent gérer des millions de francs CFA, négocier des contrats et défendre leurs intérêts commerciaux. Alors pourquoi deviennent-ils soudainement impuissants lorsqu’il s’agit de défendre leur propre club ?
Ils ne peuvent plus se contenter de dire : « On ne peut rien faire. »
Ils peuvent faire beaucoup, s’unir, saisir la justice, saisir les ministères, demander des comptes, exiger des réformes.
Les Présidents de club peuvent surtout faire de la protection de leurs jeunes joueurs une cause collective.
Il faut également regarder du côté des agents et des recruteurs.
Le football ivoirien n’est pas un supermarché de talents.
Personne ne devrait pouvoir débarquer dans le pays, louer une villa pendant quelques mois, promettre l’Europe à quelques enfants et repartir avec les meilleurs éléments sans que personne ne lui demande des comptes.
Tout est réglementé.
Tout doit être traçable.
Un mandat doit être identifiable.
Une structure doit être connue.
Un contrat doit être vérifiable.
On doit protéger les mineurs.
Et lorsqu’il existe un doute sérieux sur la légalité d’une opération, les autorités compétentes doivent être saisies.
Le prochain scandale est peut-être déjà en train de naître quelque part dans une cour, sur un terrain poussiéreux, dans une académie improvisée ou dans le salon d’une famille à qui l’on promet l’Europe.
Nous ne le saurons peut-être que lorsqu’il sera trop tard.
C’est précisément pourquoi il faut agir maintenant.
Il faut cesser de regarder le football comme un univers séparé du reste de la République.
Le football est devenu une industrie.
Une industrie qui génère de l’argent, des emplois, des contrats, des transferts et des intérêts considérables.
Dès lors, on doit la soumettre à des règles à la hauteur des enjeux.
La question n’est finalement pas de savoir qui dirigera la FIF demain.
La vraie question est de savoir si nous voulons continuer à produire des talents que d’autres viendront chercher. Ou si nous voulons construire un système capable de les former, de les protéger et de faire respecter les droits de ceux qui ont investi dans leur formation.
La Côte d’Ivoire n’a pas besoin d’une nouvelle guerre de personnes.
Elle a besoin d’une vraie réforme.
Une réforme qui commence dans les académies, se poursuit dans les clubs, s’impose à la Fédération et trouve le relais de l’État.
Aux présidents de clubs : organisez-vous.
Aux familles : informez-vous.
Et aux recruteurs : respectez les règles.
À la Fédération : assumez votre responsabilité de régulateur.
Aux ministères : sortez de votre silence. Les autorités judiciaires : lorsque les faits sont constitués, faites appliquer le droit.
Et à ceux qui considèrent qu’on peut envoyer un enfant de sept ans à l’étranger parce que « c’est tout près » et que son père recevra deux millions :
non.
Un enfant de sept ans n’est pas un transfert.
Il n’est pas une commission, ni un investissement.
Il n’est pas votre passeport pour l’Europe. C’est quoi ou c’est qui un enfant de 7 ans?
C’est un enfant.
Et une République qui protège ses enfants est une République qui se respecte.
Le reste n’est que du business. Avec comme marchandise l’humain.
ALEX KIPRE
POUVOIRS MAGAZINE

