D’Abidjan à Londres : quand la violence change de visage

3 semaines

De Yamoussoukro à Londres, deux affaires tragiques interrogent sur les différentes formes de violence et de pression exercées sur les individus.

De la brutalité physique des « gnambros » à la violence intellectuelle et institutionnelle dénoncée autour du professeur Jason Arday, le débat sur l’impunité, la discrimination et le silence face aux abus reste entier.

La violence est physique et l’extrémisme violent. Coulibaly Lamtou Aimé, agent des douanes ivoiriennes affecté à Yamoussoukro, la capitale politique de la Côte d’Ivoire, en a fait les frais le 4 août dernier.

À la suite d’une simple collision, des badauds communément appelés « gnambros » l’aurait assailli. La dispute qui éclate lui sera fatale. On retrouvera son corps plus tard dans le lac aux Caïmans  de Félix Houphouët-Boigny, premier président de la Côte d’Ivoire.

Ici, la violence, que la haine de l’autorité incarnée par les forces de l’ordre, motive a eu raison d’un père de famille. Ce dernier vaquait à ses occupations.

Mais les badauds qui essaiment les gares routières du pays sont-ils devenus une milice chargée de prolonger la corruption des forces de l’ordre. Au point de devenir, dans certaines circonstances, des forces du désordre ?

Ils rackettent, violentent, frappent à coups de bâton, blessent et, parfois, tuent impunément.

Ici, leurs actions ne semblent pas susciter une indignation suffisante de la part du président de la Commission nationale des droits de l’homme, récemment présenté comme membre du RHDP, le parti du président Alassane Ouattara au pouvoir.

Ni celle du Parti des peuples africains – Côte d’Ivoire (PPA-CI), préoccupé par d’autres enjeux politiques, notamment la succession de Laurent Gbagbo. Le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI-RDA), quant à lui, est occupé à célébrer ses 80 ans. Ses enfants et ses petits-enfants peuvent donc, pour reprendre une formule ironique, « mourir en paix ». Rien ne presse.

Mais la Côte d’Ivoire peut compter sur des « alliés » internationaux, et non des moindres, en matière de violence. Elle est intellectuelle, cette fois, et se projette à Londres, mais se révèle tout aussi efficace. Tant elle peut produire le même résultat : la mort.

C’est le cas du Dr Jason Arday, professeur de sociologie de l’éducation à l’Université de Cambridge, qui a été au cœur d’une intense controverse avant sa mort. Parmi ceux qui avaient publiquement remis en cause son travail figurait Nathan Cofnas, universitaire et philosophe. Ce dernier l’avait notamment accusé de plagiat.

Cofnas est connu pour ses écrits controversés sur les questions de race et de méritocratie. Il s’est notamment décrit comme un « réaliste racial », une expression qui a suscité de vives critiques.

Jason Arday, 41 ans, était devenu en 2023 le plus jeune professeur noir de l’Université de Cambridge.

On l’a retrouvé mort à Londres le 14 août.

Après avoir démissionné de son poste à Cambridge, dans un contexte de forte controverse autour de son parcours universitaire.

Il convient toutefois de distinguer les faits établis des interprétations. Les accusations de plagiat visant la thèse d’Arday avaient déjà fait l’objet d’un examen par Liverpool John Moores University. Elle avait conclu que les problèmes de citation relevaient vraisemblablement d’une « erreur honnête et raisonnable ». Et non d’un plagiat.

Dans les deux cas, une question demeure : jusqu’où peut aller la violence lorsqu’elle est banalisée, justifiée ou ignorée ? À Abidjan comme à Londres, la brutalité peut prendre des formes différentes. Physique dans un cas, intellectuelle ou institutionnelle dans l’autre. Mais toutes deux interrogent notre capacité collective à protéger la dignité humaine. Et à réagir face aux abus.

De Yamoussoukro à Londres, les « gnambros » ont peut-être changé de visage. Et c’est bien là que réside le danger.

Tama César

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