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Orpaillage illégal : La ruée vers l’or qui saigne la Côte d’Ivoire

Plus de 1 600 sites clandestins recensés, 24 régions sur 31 touchées, près de 500 000 personnes vivant de cette activité informelle

: l’orpaillage illégal s’est imposé au fil des ans comme l’un des dossiers les plus explosifs de la Côte d’Ivoire minière. Malgré des années d’opérations de démantèlement, l’État peine à endiguer un phénomène qui détruit les sols. Qui empoisonne les eaux et prive le Trésor public de sommes colossales.

Depuis une dizaine d’années, la Côte d’Ivoire est devenue l’un des grands pays aurifères d’Afrique de l’Ouest. Le secteur minier formel pèse désormais entre 4,5 % et 5 % du PIB national. Il génère plus de 14 milliards de dollars d’exportations. Cette embellie, saluée par le gouvernement, a cependant un revers. Elle a nourri, en parallèle, une économie souterraine tout aussi dynamique.

Selon les chiffres communiqués par le gouvernement à la fin de 2025 et au premier semestre 2026, environ 142 tonnes d’or échapperaient chaque année aux circuits officiels, pour un manque à gagner évalué entre 3 000 et 4 600 milliards de francs CFA.

Autrefois circonscrit à quelques zones aurifères traditionnelles, le phénomène s’est progressivement étendu à l’ensemble du territoire. Les services de sécurité recensent aujourd’hui des sites clandestins dans le centre, le nord et l’ouest du pays, jusque dans les zones frontalières avec le Mali, le Burkina Faso et le Ghana, où se développent des trafics transfrontaliers alimentés par des réseaux organisés.

Pourquoi le phénomène gagne du terrain

Plusieurs facteurs, à la fois économiques et structurels, expliquent l’ancrage durable de cette activité informelle.

La pauvreté et le chômage rural

Pour des centaines de milliers de jeunes ruraux sans emploi, creuser un puits artisanal reste souvent l’une des rares perspectives de revenu immédiat. Le cours mondial de l’or, durablement élevé, rend l’activité particulièrement attractive. Aujourd’hui, un gramme d’or se négocie à plus de 70 000 francs CFA sur le marché international, un niveau de rémunération difficilement accessible dans la plupart des activités agricoles locales.

La faiblesse du maillage institutionnel

Le contrôle de vastes zones rurales et forestières reste difficile pour une administration minière et des forces de sécurité confrontées à l’étendue du territoire concerné et à l’ampleur du phénomène.

En juin 2021, le Conseil national de sécurité a ainsi mis en place le Groupement spécial de répression de l’orpaillage illégal (GS-LOI). C’est un soutien à la Brigade de répression des infractions au Code minier (BRICM) créée par le ministère chargé des Mines.

Des réseaux financiers et criminels structurés

Derrière les creuseurs se trouvent souvent des financeurs, des acheteurs et des filières de contrebande transfrontalière structurées, parfois soupçonnées d’entretenir des liens avec des groupes armés dans certaines zones frontalières.

La lutte contre l’orpaillage illégal dépasse ainsi largement la simple opération de police. Elle implique de remonter les filières de financement, de contrôler les circuits d’achat et de lutter contre la contrebande.

Une demande mondiale d’or toujours forte

Dans un contexte de compétition accrue autour des ressources naturelles et de forte demande internationale, l’or extrait clandestinement en Côte d’Ivoire trouve facilement des débouchés. Cette demande contribue mécaniquement à entretenir l’offre illégale.

Des conséquences économiques, environnementales et sécuritaires

Une hémorragie pour les finances publiques

Le manque à gagner pour l’État, estimé entre 3 000 et 4 600 milliards de francs CFA selon les évaluations les plus récentes, représente autant de ressources qui pourraient contribuer au financement des infrastructures, de la santé ou encore de l’éducation.

Une note d’évaluation stratégique publiée en juillet 2026 par le Conseil national de sécurité souligne qu’en cinq ans, malgré plus de 8 500 sites démantelés et 4 474 personnes déférées devant la justice, seulement 0,13 % de la production illégale aurait effectivement été interceptée.

Ces chiffres illustrent l’ampleur du défi : les opérations de démantèlement se multiplient, mais les circuits de production et de commercialisation continuent de se reconstituer.

Des terres et des cours d’eau dévastés

Les conséquences environnementales sont considérables.

  • Dégradation des sols : des milliers d’hectares de terres agricoles et forestières sont creusés, retournés puis abandonnés après l’extraction.
  • Pollution chimique : l’utilisation du mercure et du cyanure contamine les sols, les cours d’eau et les nappes phréatiques.
  • Déforestation : des espaces forestiers sont détruits pour accéder aux gisements aurifères.
  • Risques sanitaires : les populations riveraines sont exposées à des substances toxiques ainsi qu’à des sites d’exploitation dangereux.

Une menace pour la sécurité des populations

Sur le terrain, les autorités locales alertent régulièrement sur les risques auxquels sont exposées les populations riveraines : effondrement de galeries, exposition aux produits chimiques, tensions sociales et, dans certaines localités, violences liées à la présence de groupes armés ou de réseaux criminels.

« L’orpaillage illégal représente un véritable danger pour l’environnement, les sols, les cours d’eau et la santé publique. Il détruit les terres agricoles, pollue les cours d’eau et met en danger les populations riveraines », déclarait le 26 novembre 2025 Innocent Dabah, directeur régional des Mines et de la Géologie du Bélier.

Il ne croyait pas si bien dire.

Quelles solutions pour juguler le phénomène ?

Face à l’ampleur du défi, autorités et experts convergent vers une approche à plusieurs niveaux, qui ne peut se limiter à la seule répression.

Renforcer la répression, mais la rendre plus dissuasive

La Brigade de répression des infractions au Code minier (BRICM) et le Groupement spécial de répression de l’orpaillage illégal (GS-LOI), avec l’appui de la gendarmerie, multiplient les opérations de démantèlement.

Mais le très faible taux d’interception montre les limites d’une stratégie exclusivement répressive. Les autorités misent désormais davantage sur la formation des magistrats. Afin de transformer les interpellations en condamnations effectives et de mieux cibler les financeurs et les organisateurs des filières, plutôt que les seuls creuseurs présents sur les sites.

Accélérer la formalisation et l’industrialisation minière

Le gouvernement mise également sur le développement d’un secteur minier industrialisé, régulé et créateur d’emplois durables. L’objectif est d’offrir des alternatives légales et mieux rémunérées à l’orpaillage artisanal. Tout en permettant à l’État de capter une plus grande part de la valeur produite par les ressources minières.

Créer de véritables alternatives économiques locales

Sans diversification de l’économie rurale — agriculture, formation professionnelle, microcrédit ou encore chantiers d’insertion — la pression exercée par l’orpaillage restera forte.

Traiter les causes socio-économiques du phénomène apparaît donc indispensable pour espérer un recul durable de l’activité clandestine. Cela au-delà des seules opérations coup de poing.

Réhabiliter les sites dégradés

Un projet lancé en février 2026 à Daoukro vise à cartographier précisément les zones dégradées par l’orpaillage. Il vise aussi à définir des stratégies de réhabilitation des sols. Les autorités souhaitent étendre cette démarche à d’autres localités affectées.

Renforcer la coopération régionale

Compte tenu du caractère transfrontalier des trafics, une coopération accrue avec les pays voisins, notamment le Mali, le Burkina Faso et le Ghana, apparaît nécessaire pour tarir les circuits de contrebande et lutter contre les financements provenant de l’extérieur.

Un défi de souveraineté économique

L’orpaillage illégal n’est plus seulement un problème sectoriel. Il tend désormais à devenir un défi national de souveraineté économique et de développement durable.

Entre la nécessité de préserver les moyens de subsistance de centaines de milliers de familles rurales et l’urgence de protéger l’environnement, les terres agricoles et les recettes publiques, la Côte d’Ivoire se trouve à la croisée des chemins.

La réussite de sa transition minière — qui devra conjuguer fermeté judiciaire, formalisation économique, protection environnementale et développement local — déterminera en partie la capacité du pays à transformer sa richesse aurifère en véritable levier de développement.

Faute de quoi, l’or continuera de faire prospérer une économie parallèle tout en laissant derrière lui des terres dégradées, des cours d’eau pollués et un manque à gagner considérable pour les finances publiques.

M’Bah Aboubakar

POUVOIRS MAGAZINE

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