Directrice artistique, vice-présidente d’Abijazz et figure incontournable de la scène culturelle ivoirienne, Marie-Hélène Costa porte depuis plusieurs décennies un regard exigeant mais profondément attaché au monde du spectacle.
Entre professionnalisation du secteur, accessibilité de la culture, transmission des réseaux et défense des artistes, elle revendique une conception de la culture à la fois ambitieuse, populaire et économiquement viable. Corse d’origine, Ivoirienne de cœur et de parcours, elle revient pour Pouvoirs Magazine sur ses engagements, ses convictions et les combats qui continuent de l’animer.
Pouvoirs Magazine : Vous défendez aujourd’hui une licence d’entrepreneur du spectacle moins coûteuse, alors que vous êtes vous-même une professionnelle expérimentée. Craignez-vous que cette réforme fasse surtout la différence entre ceux qui peuvent payer et ceux qui savent réellement produire ?
Marie-Hélène Costa : Je ne suis pas contre la professionnalisation, bien au contraire. Mais il ne faut pas confondre le prix d’une licence avec la compétence d’un professionnel.
J’ai commencé dans le tourisme, puis j’ai travaillé pendant plus de vingt ans dans la production et la régie de spectacles. J’ai appris sur le terrain, avec les artistes, les techniciens et les publics. Ce savoir-faire ne s’achète pas avec une licence.
Ce que je défends, c’est une réglementation qui permette à ceux qui ont réellement les compétences de travailler, y compris lorsqu’ils débutent et n’ont pas les moyens financiers d’une grosse structure. Si le coût devient une barrière à l’entrée, nous risquons de créer un système où seuls ceux qui ont de l’argent pourront entreprendre dans la culture.
Or la culture a besoin de compétences, de responsabilité et d’exigence, mais aussi de diversité et de renouvellement.
Pouvoirs Magazine : Vous dites comprendre la volonté du ministère de professionnaliser le spectacle. Mais après des décennies passées dans ce milieu, estimez-vous que les acteurs culturels ont eux-mêmes suffisamment contribué à professionnaliser leurs pratiques ?
Marie-Hélène Costa : Nous devons être honnêtes : non, pas suffisamment.
Le secteur culturel a parfois fonctionné avec beaucoup de passion, de débrouillardise et de solidarité, mais pas toujours avec les outils professionnels nécessaires : contrats, budgets réalistes, droits des artistes, gestion administrative, communication, billetterie, anticipation technique…
Mais je refuse que l’on fasse porter cette responsabilité uniquement aux acteurs culturels.
Il faut aussi accompagner les professionnels. On ne peut pas demander à quelqu’un de se professionnaliser sans lui donner accès à la formation, à l’information et à des dispositifs adaptés à la réalité économique du secteur.
Professionnaliser ne signifie pas seulement contrôler. Cela signifie aussi transmettre, former et accompagner.
Pouvoirs Magazine : Vous avez ouvert votre carnet d’adresses à de nombreux artistes et contribué à faire émerger des talents. À quel moment l’aide désintéressée devient-elle une forme de pouvoir dans un milieu où les réseaux comptent énormément ?
Marie-Hélène Costa : C’est une question très importante, car un carnet d’adresses est un outil de pouvoir. Mais je considère qu’il doit surtout être un outil de transmission.
Quand j’ai rencontré certains artistes, j’ai eu la chance de pouvoir leur ouvrir des portes. Je crois beaucoup au partage des réseaux. Si je connais un programmateur, un directeur de festival ou un professionnel qui peut entendre le travail d’un artiste, pourquoi garder cette information pour moi ?
Je n’aime pas ceux qui ne partagent pas et qui préfèrent garder jalousement leur carnet d’adresses.
Pour ma part, le véritable pouvoir, ce n’est pas de posséder un réseau. C’est de savoir ce que l’on en fait. Si mon expérience peut servir à faire grandir quelqu’un d’autre, alors je considère qu’elle a du sens.
Pouvoirs Magazine : On vous décrit comme une femme de caractère, directe, exigeante et parfois capable de « bouger le curseur » de vos propres règles lorsqu’on vous convainc. Cette souplesse est-elle une force professionnelle ou peut-elle aussi créer une forme d’arbitraire ?
Marie-Hélène Costa : Je revendique mon caractère ! Je suis directe, c’est vrai, et je suis exigeante parce que je respecte profondément le travail des artistes et des équipes.
Mais être exigeante ne signifie pas être fermée.
J’ai suffisamment d’expérience pour savoir que les règles sont importantes et nécessaires, mais qu’elles ne doivent pas devenir des murs. Si quelqu’un arrive avec un projet qui me démontre qu’il existe une autre façon de faire, je peux changer d’avis.
Pour moi, ce n’est pas de l’arbitraire. L’arbitraire, c’est décider sans raison. Changer de position parce qu’un argument est meilleur, c’est au contraire être capable de reconnaître que l’on peut avoir tort.
Je préfère être une professionnelle qui sait dire non, mais qui sait aussi écouter, plutôt qu’une personne enfermée dans ses certitudes.
Pouvoirs Magazine : Vous êtes Corse d’origine, mais profondément attachée à la Côte d’Ivoire, au point d’être présentée comme « la plus ivoirienne des Corses ». Que vous a donné cette double appartenance que vous n’auriez peut-être pas reçue d’une identité exclusivement ivoirienne ?
Marie-Hélène Costa : Merci pour cette question. La Côte d’Ivoire est profondément ancrée dans mon histoire familiale. Trois générations de ma famille y ont vécu, travaillé et contribué à la vie de ce pays.
Cette double appartenance m’a énormément construite.
La Corse m’a donné le caractère, l’attachement au territoire, la fidélité et surtout cette manière très particulière de ne pas avoir peur de dire les choses… (rires).
La Côte d’Ivoire m’a appris l’ouverture, le mouvement, la diversité, la chaleur humaine et surtout une autre manière de penser le collectif.
Je ne suis pas obligée de choisir entre les deux.
Je suis Corse, profondément. Et j’ai aussi une histoire ivoirienne qui est devenue une partie essentielle de ma vie.
C’est peut-être justement cette position entre ces deux cultures qui m’a permis de créer des ponts entre l’Afrique et l’Europe, entre les artistes et les programmateurs, entre les cultures.
Je ne me considère pas comme « entre deux mondes ». Je me considère comme quelqu’un qui a la chance d’en habiter plusieurs.
Pouvoirs Magazine : Vous avez accompagné Paco Séry depuis ses débuts jusqu’à son statut d’icône internationale. Qu’est-ce qui vous distingue d’un simple manager, d’une productrice ou d’une amie dans cette relation vieille d’un demi-siècle ?
Marie-Hélène Costa : Je dirais que je suis avant tout une personne de confiance dans son parcours. Et après toutes ces années, c’est peut-être le plus beau titre que l’on puisse avoir.
Une relation qui dure aussi longtemps ne peut pas se résumer à un statut professionnel. Il y a eu des projets, des choix, des moments importants, des difficultés aussi. Il faut savoir accompagner un artiste, mais également respecter sa liberté, ses choix et son évolution.
Je n’ai jamais voulu être simplement celle qui organise. Ce qui compte pour moi, c’est d’être présente lorsque cela a du sens et de pouvoir apporter mon expérience, mes réseaux et ma connaissance du milieu.
Après un demi-siècle, la confiance est probablement ce qui résume le mieux cette relation.
Pouvoirs Magazine : Vous avez participé à la consolidation du jazz en Côte d’Ivoire et accompagné des artistes comme Isaac Kémo ou Luc Sigui. Avec le recul, quels talents avons-nous collectivement laissé passer ?
Marie-Hélène Costa : Quand même pas mal… et c’est dommage.
Il y a eu, et il y a encore, des artistes extraordinaires qui n’ont pas bénéficié, au bon moment, de l’accompagnement dû au manque de financement, de lieux ou de visibilité nécessaires.
Le talent ne suffit pas. Il faut des structures autour de l’artiste : des producteurs, des diffuseurs, des médias, des festivals, des lieux de répétition, des écoles, des partenaires économiques.
Combien de musiciens brillants ont abandonné parce qu’ils ne pouvaient tout simplement pas vivre de leur musique ?
C’est une question que nous devons nous poser collectivement.
Je préfère aujourd’hui parler de ce qu’il est possible de faire plutôt que de dresser la liste des talents que nous avons perdus. Il y a encore énormément de créativité en Côte d’Ivoire. Mais il faut lui donner les moyens de durer.
Pouvoirs Magazine : Le jazz ivoirien possède aujourd’hui des festivals, des associations, des salles et des musiciens reconnus. Pourtant, il reste difficile de lui construire une véritable économie populaire. Où se situe, selon vous, le principal échec ?
Marie-Hélène Costa : Le mot « échec » est peut-être un peu fort. On arrive à faire des choses, fort heureusement.
Je dirais plutôt que nous n’avons pas suffisamment construit toute la chaîne économique autour de la création.
Nous avons des artistes, du talent, des initiatives extraordinaires. Mais il manque encore une véritable politique globale de diffusion et de circulation.
Un artiste ne doit pas uniquement être programmé dans un festival une fois par an. Il doit pouvoir tourner, rencontrer différents publics, vendre sa musique, être accompagné par des professionnels et construire une carrière.
Il faut également travailler sur l’éducation artistique du public : faire découvrir le jazz dès le plus jeune âge, dans les écoles, les quartiers et les territoires.
Le jazz ne doit pas être considéré comme une musique réservée à une élite.
Pouvoirs Magazine : Vous plaidez pour une culture accessible à tous, mais organiser un spectacle coûte cher et les artistes doivent vivre de leur travail. Comment concilier démocratisation des prix, rémunération juste des artistes et viabilité économique des spectacles ?
Marie-Hélène Costa : C’est tout le paradoxe. Je refuse l’idée selon laquelle rendre la culture accessible signifie demander aux artistes de travailler moins cher.
Un artiste doit être rémunéré correctement. Les techniciens aussi. Les équipes de production aussi.
La solution ne peut donc pas être simplement de baisser les cachets.
Il faut trouver d’autres mécanismes : soutien public, partenariats privés, mécénat, billetterie adaptée, tarifs différenciés, actions de médiation, etc.
Il faut cesser de considérer la culture comme une dépense. C’est un investissement. Elle crée de l’activité, fait travailler des artistes et des techniciens, attire des publics, participe à l’image d’un pays et crée du lien social.
Quand on finance correctement un spectacle, on ne finance pas seulement deux heures sur une scène.
On fait vivre tout un écosystème !
Pouvoirs Magazine : Vous contestez le coût de la nouvelle licence au nom des petits entrepreneurs culturels. Mais si demain l’État vous répondait : « Professionnaliser coûte de l’argent, et la culture ne peut plus fonctionner uniquement avec la passion », que lui répondriez-vous ?
Marie-Hélène Costa : Je lui répondrais : je suis d’accord.
La culture ne peut pas fonctionner uniquement avec la passion. Je suis probablement l’une des personnes qui le savent le mieux.
La passion m’a permis de commencer, mais c’est le travail, l’expérience, la rigueur et la responsabilité qui m’ont permis de durer.
Je ne demande donc pas que la professionnalisation soit gratuite ou qu’il n’y ait aucune règle. Je demande qu’elle soit accessible et proportionnée.
L’État a parfaitement le droit d’exiger des professionnels qu’ils soient compétents, responsables et respectueux des règles. Mais il doit aussi permettre aux nouveaux entrepreneurs et aux petites structures d’entrer dans le système.
Je ne souhaite pas une culture au rabais. Je souhaite au contraire une culture professionnelle, ambitieuse et exigeante, mais qui reste ouverte à ceux qui ont du talent, des idées et la volonté de travailler.
Parce que si nous réservons l’entrepreneuriat culturel à ceux qui ont déjà les moyens financiers, nous ne professionnaliserons pas la culture.
Nous sélectionnerons simplement ceux qui ont le droit d’y entrer.
Et ce n’est pas la même chose.
Interview réalisée par
ALEX KIPRE
POUVOIRS MAGAZINE

