Le défaut de crédit paraît binaire, pourtant certaines situations défient cette certitude et interrogent profondément les modèles financiers contemporains aujourd’hui.
Pendant des décennies, la gestion du risque de crédit s’est construite sur un principe simple : un emprunteur est soit en défaut, soit il ne l’est pas. Cette logique binaire irrigue les modèles de probabilité de défaut (PD), les exigences prudentielles de Bâle, les calculs de pertes attendues selon la norme IFRS 9 et, plus largement, les décisions stratégiques des établissements financiers. Mais cette représentation est-elle encore adaptée à un environnement économique de plus en plus complexe ?
En s’inspirant du célèbre paradoxe du chat de Schrödinger, imaginé en 1935 par le physicien Erwin Schrödinger, une réflexion émerge : le défaut pourrait-il parfois exister dans une zone d’incertitude, où une entreprise présenterait simultanément des caractéristiques de solvabilité et de fragilité jusqu’à ce qu’un événement décisif tranche définitivement son sort ?
Cette analogie avec la physique quantique n’a pas vocation à remplacer les modèles traditionnels.
Elle invite plutôt à interroger leurs limites. Les bases de données historiques, qui alimentent les modèles de risque, reposent sur une classification binaire susceptible de masquer des situations intermédiaires. Ce phénomène, connu sous le nom de « bruit d’étiquetage » (label noise), peut altérer la qualité des estimations de probabilité de défaut et, par ricochet, influencer les exigences de fonds propres, la tarification du risque ou encore les décisions d’octroi de crédit.
Les progrès de la science des données, de l’intelligence artificielle et des méthodes statistiques offrent aujourd’hui de nouvelles pistes pour mieux intégrer cette complexité. L’enjeu n’est pas de remettre en cause les fondements prudentiels, mais de les enrichir afin de mieux refléter la réalité économique.
À l’heure où les crises se succèdent et où les risques deviennent plus difficiles à anticiper, repenser la notion de défaut n’est plus seulement un exercice théorique. C’est peut-être l’une des prochaines évolutions majeures de la gestion moderne des risques financiers.
CAMUS BOMISSO
POUVOIRS MAGAZINE

