COMMENT PARLER D’UN TEMPS QUE LES MOINS DE VINGT ANS N’ONT PAS CONNU ?

4 jours

Dans cette chronique, Sylla A. questionne la mémoire politique ivoirienne et appelle à une exigence de cohérence face aux blessures du passé et aux débats du présent.

Des années durant, il s’était complu à revêtir les habits d’une neutralité aussi ostentatoire qu’artificielle. Erigeant cette posture en argument d’autorité. Le temps, pourtant, possède cette cruauté salutaire de dissiper les impostures. Les masques ont ainsi fini par tomber, par se fracasser même, sous le poids des tribulations politiques. Révélant un polémiste travesti en arbitre, un jeune homme dont les partis pris transparaissent désormais à chaque prise de parole. Et dont les indignations, d’une remarquable sélectivité, ne sauraient plus abuser quiconque conserve le goût des faits.

Il serait certes aisé pour nous d’accabler ce jeune homme, désormais prisonnier de ses propres contradictions. Mais ce serait lui accorder plus d’importance qu’il ne mérite réellement. Après tout, l’on ne tire pas sur une ambulance. Contentons-nous donc d’exposer les faits, avec la froideur qui sied aux évidences. Ils se chargeront eux-mêmes d’emporter les derniers lambeaux d’une crédibilité déjà sévèrement compromise.

Confortablement retranché derrière un microphone qu’il semble tenir pour une véritable cuirasse d’invulnérabilité, il affectionne manifestement la posture du martyr des temps modernes.

À l’en croire, en effet, des propos qu’il estimait sans doute spirituels.

Mais que d’autres ont jugés outrageants à l’endroit d’un ministre de la République, lui valent aujourd’hui d’être la cible de menaces de mort. Il faut reconnaître qu’il relate cette prétendue épreuve avec un sens si appuyé de la dramatisation que l’on en viendrait presque à hésiter entre la chronique politique et le vaudeville.

Avant toute chose, qu’il nous soit permis de préciser ceci. Qu’il soit clairement entendu qu’aucune divergence politique, aucun excès de langage, aussi condamnable soit-il, ne saurait jamais justifier la moindre menace contre l’intégrité physique d’un individu. Fût-il un opposant masqué. Dans un État de droit, les opinions se réfutent par le débat, les infractions se sanctionnent par la justice. Et la violence ne saurait, en aucune circonstance, tenir lieu d’argument.

Cela étant posé, ce jeune homme, qui parle si allègrement de menaces de mort. Avant de s’ériger en victime d’un climat dont chacun souhaite qu’il ne produise jamais les conséquences qu’il redoute, gagnerait à se souvenir de ce que vécurent des milliers de nos concitoyens, particulièrement ceux originaires du Nord. Durant les années où les figures politiques auxquelles il se rattache aujourd’hui exerçaient le pouvoir ou en inspiraient l’action.

Nombre de nos compatriotes, en effet, furent confrontés à une stigmatisation quotidienne, à des contrôles aussi incessants qu’humiliants, à des interpellations arbitraires et à une suspicion permanente qui ne reposait ni sur leurs actions ni sur leur conduite, mais simplement sur leur patronyme, leur origine supposée ou les traits de leur visage.

Le délit de faciès et le délit de patronyme s’étaient alors progressivement installés comme de véritables pratiques administratives et sécuritaires.

Ces temps-là ont été vécus, ici, dans ce pays, sans que cela n’émeuve aucun de ceux qui s’érigent en victimes aujourd’hui.

Cette même période fut également marquée par une conception particulièrement restrictive de la nationalité ivoirienne. Le choix constitutionnel du « et », préféré au « ou » plus inclusif, ne relevait pas d’une simple nuance rédactionnelle. Il traduisait une orientation politique lourde de conséquences, substituant à une logique d’inclusion une mécanique d’exclusion qui conduisit à contester la nationalité de citoyens pourtant filles et fils de cette nation, ou y ayant toute leur place. Les menaces de mort n’étaient alors pas accidentelles, mais parfaitement institutionnalisées.

Aux yeux de nombreux observateurs, de juristes et d’acteurs de la vie de la cité, cette conception a favorisé la mise en place d’une politique d’identification. Et, osons le dire, d’épuration ethnique qui renforça les discriminations, légitima les contrôles fondés sur l’apparence ou le nom et fit peser sur des populations entières une présomption permanente de non-appartenance à la communauté nationale, ce qui valut la mort à plus d’un.

Dès lors, ceux qui, jadis, ont cautionné ces pratiques et qui, à l’instar de ce jeune homme, persistent, aujourd’hui encore, à les relativiser ou à défendre leurs auteurs, se trouvent dans une position pour le moins inconfortable lorsqu’ils prétendent donner des leçons de démocratie. On ne peut sérieusement s’ériger en gardien des libertés publiques après avoir si longtemps fait l’autruche. Après avoir autant fermé les yeux sur les atteintes qui leur furent autrefois portées. Ni attribuer à ses seuls adversaires des dérives que l’on s’est obstinément refusé à dénoncer lorsqu’elles frappaient d’autres citoyens.

La mémoire impose une exigence de cohérence.

On ne saurait, en effet, condamner les excès lorsqu’ils nous atteignent. Tout en demeurant silencieux lorsqu’ils frappent d’autres citoyens. L’indignation ne tire sa légitimité que de son universalité. Lorsqu’elle varie au gré des intérêts, des appartenances ou des circonstances, elle cesse d’être un principe pour devenir un simple instrument de circonstance.

Qu’entendent donc ceux qui ont des oreilles.

Nous avons dit.

A. SYLLA

POUVOIRS MAGAZINE

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