À l’issue d’une séquence internationale comme la Coupe du monde, qui a suscité autant d’enthousiasme que d’interrogations, le football ivoirien se trouve face à ses responsabilités.
Formation, gouvernance, football local, détection des talents et rôle des dirigeants.
Cissé Souleymane, candidat à la présidence de la Fédération ivoirienne de football bénéficiant du soutien de Drogba, de Yaya Touré livre une analyse. Une analyse exigeante des défis qui attendent le football national. Pour lui, la performance de l’équipe nationale ne peut être dissociée de la solidité de tout un système.
« Une grande nation de football ne se contente pas de participer, elle se construit pour gagner »
Pouvoirs Magazine : À quelques semaines d’une échéance importante pour le football ivoirien, quel regard portez-vous sur la situation actuelle ? Êtes-vous prêt pour la présidentielle de la Fif ?
Cissé Souleymane :
Le football ivoirien est arrivé à un moment où il faut faire des choix importants. Nous avons un potentiel immense : près de 30 millions d’habitants, une population largement jeune. Une passion populaire exceptionnelle et une histoire riche. Mais un potentiel ne produit des résultats que lorsqu’on l’organise.
Aujourd’hui, notre priorité doit être de construire une organisation capable de transformer cette richesse humaine en performances durables.
Cela passe nécessairement par des dirigeants qui comprennent profondément le football, qui le vivent au quotidien et qui connaissent ses réalités. Le football n’est pas une activité que l’on peut gérer comme une structure parmi d’autres. C’est un univers particulier qui exige une immersion totale, une connaissance des clubs, des joueurs, des entraîneurs et des attentes de la population.
Être un homme du football ne signifie pas simplement avoir fréquenté ce milieu ou avoir eu l’occasion d’y développer des activités économiques.
Cela signifie comprendre ses mécanismes, ses contraintes, ses exigences et ses perspectives.
Le football moderne appartient à ceux qui savent anticiper, construire et planifier. Il ne s’agit plus seulement de gérer les urgences, mais de bâtir un modèle.
J’ai connu ce milieu comme joueur, comme technicien, comme acteur de formation et comme responsable de club. Cette proximité avec le terrain m’a permis de comprendre les réalités concrètes de notre football.
Ma candidature est donc fondée sur une conviction simple
: l’avenir du football ivoirien doit être construit autour d’une vision, d’une méthode et d’une véritable connaissance du terrain. Et je vais gagner la présidentielle.
Je respecte tous nos devanciers; ceux qui ont contribué à l’histoire de notre football. Chaque génération a apporté sa pierre. Mais chaque époque impose aussi de nouvelles exigences.
Aujourd’hui, notre football a besoin d’une nouvelle étape de structuration, avec des dirigeants pleinement consacrés à cette mission. Pas ceux qui ont d’autres sociétés auxquelles ils offrent la majorité de leurs temps
« La Coupe du monde, on doit l’analyser avec lucidité, pas seulement avec émotion »
Pouvoirs Magazine : Quel regard l’ex international qui a porté le maillot ivoirien jette sur la participation de la Côte d’Ivoire à la Coupe du monde ?
Cissé Souleymane :
Le mot « participation » est révélateur d’une certaine limite dans notre ambition. La Côte d’Ivoire ne doit pas seulement chercher à prendre part aux grandes compétitions. Elle doit se préparer à les gagner.
Une grande nation de football doit avoir cette ambition : gagner, plusieurs fois, avec régularité et avec la manière.
Cela suppose de sortir de certains complexes et de construire notre propre modèle. Nous devons cesser de penser que la réussite vient nécessairement d’ailleurs.
Les joueurs issus de la diaspora ou les binationaux peuvent apporter énormément. Ils peuvent enrichir notre sélection. Mais ils ne peuvent pas être le fondement unique de notre système. Le véritable socle doit être notre formation nationale.
La Coupe du monde doit être un moment d’évaluation et de concentration. C’est une compétition professionnelle de très haut niveau. Elle exige du sérieux, de la préparation et une maîtrise parfaite de son environnement.
Les questions d’image et de communication doivent également être abordées avec professionnalisme. On peut pas préparer une rencontre avec un chanteur et en plus rater cette rencontre? Dans le sport moderne, chaque geste d’un dirigeant a une portée internationale. Il faut connaître les codes, respecter les engagements des partenaires et protéger l’image de notre football.
Le rôle d’un responsable fédéral est avant tout de créer les meilleures conditions de performance pour l’équipe.
« Rendre compte est une obligation, pas une faiblesse »
Pouvoirs Magazine : Vous insistez beaucoup sur la notion de bilan. Pourquoi est-elle si importante ?
Cissé Souleymane :
Parce qu’une institution qui respecte son environnement doit accepter le principe de responsabilité.
Après une compétition majeure, il est normal de faire une analyse : ce qui a fonctionné, ce qui n’a pas fonctionné et ce qui doit être amélioré.
Ce bilan n’est pas une attaque contre des personnes. C’est une règle de bonne gouvernance.
Le football appartient aux clubs, aux supporters, aux partenaires et au peuple ivoirien. Ceux qui reçoivent une responsabilité doivent accepter d’expliquer leurs décisions.
Ce qui m’interpelle, c’est lorsqu’une responsabilité confiée par une assemblée générale, par des clubs et par un environnement sportif ne s’accompagne pas d’une obligation morale de transparence.
Le football ivoirien doit évoluer vers une culture où les dirigeants assument leurs décisions et présentent leurs résultats.
« Le président doit diriger, le technicien doit entraîner »
Pouvoirs Magazine : Quelle doit être la relation entre les dirigeants et les techniciens ?
Cissé Souleymane :
Chaque acteur doit rester dans son domaine de compétence.
Le président d’une fédération doit organiser, structurer, défendre les intérêts du football et créer les conditions de réussite.
Les choix tactiques, la composition d’une équipe et les décisions sportives appartiennent aux techniciens.
L’entraîneur doit avoir la responsabilité sportive. Les joueurs doivent évoluer dans un environnement de confiance. Le vestiaire est un espace particulier qui appartient aux joueurs et au staff.
Un dirigeant fort n’est pas celui qui intervient partout. C’est celui qui sait donner les moyens aux bonnes personnes d’exercer leurs responsabilités.
La performance naît du respect des rôles.

« Le football de masse est la première richesse de notre pays »
Pouvoirs Magazine : Quelle analyse faites-vous de l’avenir de notre football ?
Cissé Souleymane :
Une équipe nationale est toujours le résultat d’un système. Elle ne naît pas spontanément.
Le véritable chantier se trouve donc à la base : le football de masse.
Aucune grande nation du football ne s’est imposée sans une base populaire solide. Aujourd’hui, des millions de jeunes Ivoiriens pratiquent le football. Cette richesse doit devenir notre principal investissement.
Chaque club de quartier, chaque ligue régionale, chaque école de football doit être intégré dans un système national capable d’identifier, d’accompagner et de protéger les talents dès le plus jeune âge.
Nous devons donner les mêmes chances à tous les enfants, qu’ils viennent de Kong, Facobly, Sipilou, Tafire ou des grandes villes.
Le talent n’a pas d’adresse. Notre responsabilité est de permettre à chaque talent d’être vu et accompagné.
« Les infrastructures doivent servir à connecter les talents »
Pouvoirs Magazine : Dans vos précédentes sorties, vous avez dit que les investissements réalisés par l’État peuvent contribuer au développement du football ?
Cissé Souleymane :
Bien évidemment.
La Côte d’Ivoire a engagé un important programme de modernisation de ses infrastructures, notamment dans les routes, les transports et le désenclavement des territoires.
Cette dynamique doit profiter au football.
Relier les territoires, c’est aussi relier les talents. C’est permettre une meilleure détection, une meilleure circulation des joueurs et une véritable égalité des chances.
Aucun jeune ne doit être exclu parce qu’il est éloigné des centres urbains ou parce qu’il manque de visibilité.
Le football peut devenir un puissant moteur économique et social si nous savons organiser cette richesse.
« Mon terrain reste celui de l’action »
Pouvoirs Magazine : On vous entend finalement assez peu dans les médias. Pourquoi cette discrétion ?
Cissé Souleymane :
Votre question contient déjà une partie de la réponse.
Mon terrain a toujours été celui de l’action. Dans le football, les résultats parlent. Les infrastructures, la formation, les compétitions et l’organisation sont visibles.
Je ne crois pas à une présence médiatique permanente pour exister. Je crois au travail et aux résultats.
Et je respecte les dirigeants sportifs, les responsables politiques qui accompagnent le sport et surtout la population ivoirienne.
Ceux qui exercent des responsabilités doivent rendre compte de leurs choix et de leurs résultats.
Pour ma part, je reste fidèle à une conviction : ce que je dis doit correspondre à ce que je fais. Et ce que je fais doit pouvoir être constaté.
L’action reste la meilleure communication.
« Notre priorité est de reconstruire le football local »
Pouvoirs Magazine : Quel est aujourd’hui votre principal regret concernant le football ivoirien ?
Cissé Souleymane :
Mon plus grand regret concerne le football local.
Nous avons une passion immense, une jeunesse exceptionnelle et des talents partout. Mais notre football de proximité n’est pas encore organisé à la hauteur de notre potentiel.
Nous devons reconstruire la base.
Une équipe nationale forte est toujours la conséquence d’un championnat fort, d’une formation forte et d’un système cohérent.
La Côte d’Ivoire ne doit plus seulement attendre les grands moments. Elle doit construire les conditions pour les provoquer durablement.
Pouvoirs Magazine : Monsieur Cissé, votre club a connu une relégation en deuxième division. Certains y voient une baisse de performance. Que répondez-vous ?
Cissé Souleymane :
Je comprends que l’on puisse poser cette question, parce que dans le football, le résultat sportif est toujours observé et analysé.
Mais il faut aussi regarder les circonstances dans lesquelles les choses se déroulent.
De mon point de vue, cette relégation ne traduit pas simplement une faiblesse sportive. Je considère qu’il y a eu des décisions arbitrales et des événements qui ont pesé lourdement sur le parcours de l’équipe. Depuis l’annonce de ma candidature, le 12 février, j’ai eu le sentiment d’être confronté à un environnement particulièrement difficile.
Je ne veux pas entrer dans une logique de plainte permanente. Le football est un sport de compétition, avec ses difficultés, ses erreurs et ses rapports de force. Il faut accepter le combat sportif. Même quand il est déloyal.
Mais cette expérience m’a aussi conforté dans une conviction. La gouvernance du football doit être davantage fondée sur l’équité, la transparence et le respect des acteurs.
Lorsqu’un dirigeant prend des responsabilités, il doit justement créer un environnement où chaque club peut défendre ses chances dans les meilleures conditions.
Et où les décisions sont comprises et où la confiance est préservée.
Cette situation n’a pas diminué ma détermination. Au contraire, elle a renforcé ma réflexion sur la nécessité d’un football où les règles sont les mêmes pour tous et où la compétition se joue d’abord sur le terrain.
Il convient de rappeler qu’à ce jour, et ce depuis le 23 avril 2026, le mandat du président de la FIF ainsi que celui de son Comité exécutif (COMEX) est arrivé à son terme.
Ce n’est que par une dérogation spéciale qu’ont accordé les membres actifs que M. Diallo a pu conduire l’équipe nationale à la Coupe du monde.
Cette dérogation avait un objet précis. C’est d’assurer la représentation de la Côte d’Ivoire durant cette compétition, dans un esprit d’unité autour de notre sélection nationale.
Depuis l’élimination de la Côte d’Ivoire à la Coupe du monde, la FIF ne dispose donc plus, en principe, d’un président.
Ni d’un Comité exécutif investis d’un mandat ordinaire.
Dans ce contexte, la décision d’organiser la reprise du championnat avant les élections soulève de légitimes interrogations. Et illustre, selon moi, l’incohérence que je dénonce depuis plusieurs mois.
Quel est le véritable objectif d’une telle initiative, sinon d’exercer une pression sur les électeurs ? La crainte de subir d’éventuelles sanctions sportives ou administratives est une réalité qui préoccupe nombre de présidents de clubs.
L’organisation des compétitions de la saison qui suivra l’élection devrait naturellement relever de la responsabilité de l’équipe dirigeante qui sera élue le 12 septembre.
C’est, me semble-t-il, la logique institutionnelle et le respect du processus démocratique.

