Aujourd’hui c’est le 22 juin et ma pensée vole vers Roger Lucien Ebah. Sa jeunesse ne tient ni à l’âge ni à la vigueur des jambes, mais à la fidélité qu’ils gardent à l’amitié, aux souvenirs et aux éclats de rire.
« —Tommy?
-Oui,
-Tu fais quoi?
-tu fais quoi comment ?
— Quoi ça ? Tu as que lâge?
-D’avoir quel âge-là là ?
— Tu vieillis
-Mais moi, il y a longtemps que je suis vieux.
— Donc ça ne te fait rien ?
— Bien sûr que je marche plus lentement. Mais comme on n’est pas obligé de courir… »
À travers cet échange, j’ai retrouvé l’homme qu’il a toujours été. Un homme qui regarde le temps avec humour, qui accueille les années avec philosophie et qui refuse de faire de l’âge une tragédie. Tu marches peut-être moins vite, dis-tu, mais tu continues d’avancer. Et c’est là l’essentiel.
Roger Lucien Ebah est un texan. Les Texans? Des Ivoiriens qui ont compris que la vie n’est pas une course mais une traversée.
À Villa Cadres, nous l’avons connu aussi sur les terrains de football. Il avait le tacle généreux. Généreux au point qu’on se demandait parfois si son objectif était simplement de récupérer le ballon ou de mettre fin, pour quelques semaines, aux fantaisies de son adversaire. Ses longues jambes poursuivaient les attaquants avec une détermination qui ne laissait guère de place au doute.
Mais la véritable mi-temps de Gallus n’était ni la première ni la seconde. Sa mi-temps préférée venait après le match. Celle du rassemblement. Celle où la parole circulait comme une boisson fraîche entre amis. Entre frères. Celle où les anecdotes remplaçaient les buts et où les souvenirs devenaient plus importants que le score.
Car Gallus était avant tout un conteur.
Un conteur capable de transformer le plus banal des événements en épopée. Il possédait le goût de l’emphase, le sens de l’exagération heureuse, le talent du débordement narratif. Chez lui, la vérité n’était jamais mutilée ; elle était simplement habillée de couleurs supplémentaires. Il racontait comme certains peintres peignent : avec abondance. Sa mémoire avait quelque chose de celle des romanciers.
Et puis il y avait la musique.
Steel Pulse.
La pulsion d’acier.
Je me souviens de ces conversations passionnées où nous évoquions ce groupe comme d’autres évoquent une religion. Nous pouvions en parler pendant non pas des heures, mais des jours, des années, chemises ouvertes sur la chaleur du quartier, en présence de Gbêdê ou en son absence, entourés d’amis ou simplement de nos souvenirs.
C’était l’époque des renaissances permanentes.
L’époque où chacun se rebaptisait.
Où l’imagination avait droit de cité.
Un matin, Roger Lucien Ebah décida qu’il s’appellerait désormais Empereur Tommy Romulius Gallus.
Et personne n’y trouva rien à redire.
Autour de lui vivaient déjà DonVico, Vicain de la Vikain Society, Bigger One Tout Lélé, Gbedaown de la Gbegbeaon Society, Guy To, le Baron de Sapia, Sapman, Di Sap ou encore le Révérend Depunto. Chacun portait son royaume dans son surnom. Chacun inventait son propre destin.
Notre quartier était ainsi fait : on s’y baptisait, on s’y rebaptisait. Chaque jour était une renaissance.
Gallus en était l’un des plus beaux personnages.
Il fut l’ami des passions, des amours passionnées, des débats, des enthousiasmes excessifs. Avec David Hinds dans le creux de son oreille et tant d’autres références communes, nous trouvions toujours matière à nous rejoindre. Nous vivions des instants intenses, nourris de musique, de discussions interminables et de cette conviction que l’amitié valait toutes les fortunes.
Pourtant, derrière le personnage haut en couleur, il y avait l’essentiel.
La famille.
Toujours la famille.
Alors que beaucoup bâtissent leur existence sur l’ambition, la réussite ou les apparences, Gallus a construit la sienne sur quelque chose de plus solide : l’amour des siens. Avec peu de moyens parfois, mais avec une générosité constante. Avec cette fidélité quotidienne qui vaut davantage que les grandes déclarations.
Il a aimé les choses simples.
Les repas partagés.
Des éclats de rire.
Les présences rassurantes.
Les retrouvailles.
Et quel rire !
Un rire généreux qui faisait danser ses lunettes sur son visage. Des lunettes qu’il changeait, retirait, remettait, comme s’il organisait lui-même sa propre résistance au temps. Il riait de tout, souvent de lui-même, souvent des autres et des situations et des pétrins dans lesquels ils se retrouvaient.
Frère de médecins, d’entrepreneurs, entouré de parcours brillants, il eut lui-même un passage éclair dans l’armée.
Mais l’armée n’était pas faite pour lui.
Trop libre.
Très indépendant.
Trop insoumis.
L’obéissance mécanique ne pouvait convenir à un homme dont l’imagination débordait sans cesse les frontières.
Sa véritable patrie était ailleurs : dans les conversations, les amitiés, les souvenirs et les affections.
Aujourd’hui, alors que tu célèbres un peu plus de soixante ans d’existence, nous pouvons témoigner de ceci : tu n’as jamais cessé d’être fidèle à toi-même.
Tu vieillis comme tu as vécu.
Avec humour, élégance.
Avec tendresse.
Et cette manière unique de faire croire que tout ira bien tant que les amis pourront encore se téléphoner pour se demander :
« Dis-moi où tu veux que je sois, je te rejoins. »
Alors, cher Roger Lucien Ebah, cher Gallus, cher Tommy
que cette nouvelle année de vie t’apporte la paix du cœur, la santé du corps, la joie des enfants devenus grands, la chaleur des amis de toujours et la certitude d’avoir laissé dans la mémoire des tiens une empreinte lumineuse.
Joyeux anniversaire, mon frère.
Continue de marcher à ton rythme.
Après tout, comme tu l’as si bien dit, nous ne sommes pas obligés de courir.
Et tant que le soir nous trouve entourés d’amour, nous sommes certains d’être arrivés à destination
ALEX KIPRE
IL BARON (le tien)
POUVOIRS MAGAZINE

