L’histoire du jour est celle d’un vieil homme qui, à chaque aurore, prenait place sur le porche frêle de sa modeste demeure, là où la terre battue garde encore la mémoire des pas d’enfants.
Assis sur sa vieille chaise de raphia, il contemplait le soleil naissant. L’astre souverain lentement se levait, dilatait sa lumière et étendait son manteau d’or sur la planète, un peu comme un roi patient qui reprend possession de son royaume la veille perdu.
Immobile, les yeux toujours rivés à l’horizon, il savourait en silence la magnificence de cette création quotidienne. Il ne parlait que si peu, juste les mots que lui dictait l’essentiel ; il recevait.
Chaque matin que le Ciel accordait au monde, il s’abreuvait ainsi de clarté comme d’autres s’enivrent de bruit.
Ses enfants, eux, des adultes accomplis désormais, l’observaient à distance. Ils l’aimaient d’un amour sincère, reconnaissants pour ces années consumées à la sueur du sacrifice, pour ces nuits sans sommeil et ces renoncements silencieux qui les avaient façonnés, l’un après lautre.
À mesure pourtant qu’ils le voyaient ainsi, muet face à la clarté de l’astre, une inquiétude sourde les gagnait.
– « Notre père doit s’ennuyer », murmura l’aîné, d’un ton grave.
Les cadets acquiescèrent, troublés de ce qu’ils n’avaient pu apercevoir plus tôt le désarroi en lequel semblait plongé leur père habituellement si jovial. Le benjamin, les yeux embués d’une tendre compassion, conclut :
– « Il faut lui offrir quelque chose, un présent qui remplirait ses journées et dissiperait sa grande solitude ».
La décision fut prise avec l’assurance des bonnes intentions : ce sera un poste radio ! « Avec cela, il ne sera plus jamais seul », pensèrent-ils, soulagés d’avance par l’idée de leur générosité.
Ils ne lésinèrent point sur les moyens. Le modèle le plus sophistiqué fut commandé, bardé de promesses sonores et de voix venues de contrées lointaines et, parce que l’amour aime le décorum et les cérémonies, ils décidèrent d’en faire une offrande solennelle, publique, éclatante, afin que chacun fût témoin de la joie qu’ils imaginaient déjà illuminer le visage de leur père.
Vint le jour choisi.
Le vieillard, étonné, vit ses enfants, d’ordinaire dispersés par les vents de leurs vies, rassemblés autour de sa chaise de fortune, fidèle sentinelle plantée devant l’entrée de la maison.
– « Père, reçois ce modeste présent de la part de tous tes enfants », déclara Zoumana l’aîné d’une voix vibrante et pleine d’émotions.
On lui remit l’objet, enveloppé de respect.
– « Nous savons que tu t’ennuies chaque jour devant ce porche. Cette radio t’occupera désormais ; elle comblera ta solitude ».
Le père alors leva les yeux vers eux, longuement puis, des larmes roulèrent sur ses joues ; non ces larmes claires de la gratitude comblée mais celles, plus lourdes, d’un désarroi discret.
Les enfants, déconcertés, échangèrent des regards inquiets. Il parla enfin, d’une voix lente, comme on pose une vérité fragile :
– « Je suis vieux maintenant. Je viens à peine d’entrer dans le repos de la retraite. Ma vie entière, je l’ai donnée pour que rien ne vous manque.
Aujourd’hui, pour la toute première fois, je goûte la paix d’un lendemain sans dette ni urgence et vous me croyez malheureux parce que je contemple le soleil ?
Il effleura la radio et ajouta :
– « Ce que vous m’offrez aujourd’hui, ce poste radio est beau mais, savez-vous ce que vous m’apportez aussi ?
Le souci d’acheter des piles, l’obligation de veiller à son entretien, le bruit qui viendra troubler ce silence qui m’est si précieux. Pourquoi mon repos vous semble-t-il un vide à combler ? ».
Un silence plus dense que la lumière s’abattit sur l’assemblée qui enfin se prit de réaliser que leur cadeau était peut-être … empoisonné.
MORALITÉ :
Plus de 40 millions ont été recueillis pour aider l’acteur Fortuné.
L’objectif est non seulement atteint mais il est largement au-delà des projections les plus optimistes. De cela, nous ne pouvons que nous réjouir sincèrement de la mobilisation, tant il est réconfortant de voir un tel élan du cœur, une telle générosité, se déployer au bénéfice d’un homme si unanimement estimé et respecté.
Pour autant, cette satisfaction légitime ne doit pas nous dispenser de mesure, de lucidité ni de discernement.
Ainsi, donner sans réfléchir aux conséquences n’est pas toujours secourir. Offrir une villa et une voiture à quelqu’un qui avait sa vie déjà toute faite, ses habitudes établies ; le sortir de son environnement habituel, l’éloigner de ses voisins avec lesquels il avait ses aises, c’est surement bien, très bien même mais, sans lui donner les moyens d’en assurer l’entretien, le carburant, l’assurance et tout ce qui va avec, ce cadeau peut devenir fardeau.
À vouloir, en effet, embellir la vie d’autrui sans en comprendre l’équilibre, on risque de substituer au bonheur simple une inquiétude nouvelle.
Que les éléments nous accordent la bonne compréhension !
A. SYLLA
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE

