La devise nationale ivoirienne proclame fièrement « Union – Discipline – Travail ». Un triptyque qui, jadis, portait l’ambition d’une nation en construction, d’un peuple prêt à bâtir son avenir à la sueur de son front.
Aujourd’hui, ces mots résonnent comme une vieille plaisanterie amère. Un slogan d’un autre temps que l’on répète par habitude, machinalement, sans y croire réellement.
La société ivoirienne, dans sa majorité, semble avoir tourné le dos aux valeurs de travail et d’effort. Au fil des années, le mérite s’est effacé devant les connexions, l’expérience devant le piston. Et la persévérance devant le coup de chance ou le bon réseau.
Désormais, on ne célèbre plus celui qui se lève tôt, qui endure, qui travaille et qui produit. On admire plutôt, on porte au pinacle, celui qui « manage » sans jamais s’être sali les mains. Celui qui « gère » des opportunités qu’il n’a pas créées, celui qui brille par la grâce d’un parrain souvent invisible.
L’exemple le plus symptomatique, le plus cruel peut-être, reste cette scène devenue emblématique. Un grand Fortuné, artiste reconnu ayant travaillé plus de trente années pour se faire un nom, qui se retrouve aujourd’hui contraint, presque malgré lui, de se confier entièrement à un jeune homme n’ayant jamais réellement travaillé.
Un individu incapable de justifier un emploi salarié, un stage formel ou une responsabilité menée à terme.
Rien, sinon le vide sidéral d’un curriculum vitae.
Et pourtant, c’est à lui qu’il revient de « relancer » Fortuné, l’acteur, le comédien, non par mérite ou compétence démontrée, mais selon une logique opaque où le travail réel semble devenu un handicap plutôt qu’un atout. Les clics et l’agitation sur les réseaux sociaux tiennent désormais lieu de carte de visite ouvrant toutes les portes… et les portefeuilles.
Disons-le clairement : le cas Fortuné n’est pas une anecdote isolée. Il est le symptôme d’une inversion profonde des valeurs qui gangrène l’ensemble de la société. On valorise le « buzz », le « style », le « réseau », bien plus que la compétence acquise dans la durée et dans l’effort.
Cet état de fait constitue un échec cuisant des politiques publiques sur plusieurs générations. Echec de l’école, qui forme trop souvent des diplômés sans compétences réelles. Celui des dispositifs d’insertion professionnelle, souvent superficiels. Mais surtout échec de la promotion du mérite et de la culture de l’effort, tant dans les discours que dans les pratiques.
Lorsqu’un pays en arrive à confier l’avenir d’une œuvre bâtie sur des décennies de labeur à quelqu’un qui n’a jamais rien construit, il a déjà perdu une bataille essentielle. Celle de la transmission des valeurs.
La culture du non-travail n’est pas une simple dérive passagère. C’est une contre-culture qui s’installe, se banalise et finit par devenir la norme.
Il est temps de regarder cette réalité en face, sans complaisance. La Côte d’Ivoire ne pourra se développer durablement en marginalisant ceux qui travaillent réellement et en glorifiant ceux qui en sont dispensés.
Le retour à l’estime du travail, à la récompense de l’effort et à la fierté de la compétence n’est pas un luxe. C’est une urgence. Sinon, demain, ce ne sera plus l’exception qui choque, mais la règle qui s’impose. Et avec elle disparaîtra définitivement ce qui faisait autrefois la force d’un peuple.
YEO M’BRA
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE

