Le discours dominant aujourd’hui laisse entendre que la Côte d’Ivoire serait entrée dans une phase post-historique : après la crise, après les divisions, après les idéologies.
Cette rhétorique de la « fin de cycle » est séduisante, mais profondément trompeuse. Elle suppose que les fractures sociales, mémorielles et politiques se dissolvent mécaniquement avec le temps.
Or, l’histoire ivoirienne ne fonctionne pas par cycles nets. Elle avance par chevauchements, par retours du refoulé, par continuités dissimulées. Déclarer la crise terminée ne signifie pas l’avoir comprise. Et refuser le conflit au nom de la stabilité revient souvent à dépolitiser les véritables enjeux.
La Côte d’Ivoire souffre moins d’un excès de passé que d’un manque d’élaboration collective de ce passé. Les grandes figures intellectuelles et politiques sont convoquées comme des emblèmes — Gbagbo le résistant, Zadi le visionnaire, Wodié le juriste — mais rarement discutées dans leurs contradictions. On préfère les statues aux débats.
Pourtant, une nation ne se construit pas sur une mémoire lisse. Elle se construit sur une capacité à supporter l’inconfort de l’histoire, à reconnaître que ni la tradition ni la modernité ne suffisent, prises isolément, à fonder un projet commun.
Dépasser l’illusion de la permanence
Beaucoup d’Ivoiriens vivent avec l’intuition que, quoi qu’il arrive, le pays s’en sortira. Cette croyance en une résilience quasi naturelle a longtemps été une force. Elle devient aujourd’hui un frein. Car elle dispense de choisir, de trancher, d’assumer des ruptures nécessaires.
La Côte d’Ivoire n’a pas besoin d’un récit qui promet la fin de l’histoire. Elle a besoin d’un rapport adulte à son passé, capable de tenir ensemble héritage, critique et invention.
Le discours dominant aujourd’hui laisse entendre que la Côte d’Ivoire serait entrée dans une phase post-historique : après la crise, après les divisions, après les idéologies.
Le véritable enjeu n’est pas de savoir qui incarne le mieux la tradition ou la modernité, mais qui accepte de ne pas simplifier l’histoire pour gouverner. Tant que le passé sera utilisé comme argument d’autorité — et non comme matière à réflexion — la stabilité restera fragile, parce que fondée sur le silence plutôt que sur la compréhension.
Entrer pleinement dans l’histoire ivoirienne, ce n’est pas clore un cycle.
C’est accepter qu’il n’y ait pas de raccourci
ETHAN GNOGBO
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE
