Dans ce langage cocasse si particulier, nos compatriotes aiment à dire du Président Alassane Ouattara qu’il aime « sortir dans dos ».
Ainsi, si l’on devait esquisser non pas un nom mais une silhouette, non pas un visage mais une architecture mentale, le portrait-robot du prochain Premier ministre en gestation chez Alassane Ouattara se dessinerait moins comme une surprise que comme l’aboutissement logique d’un long raisonnement politique. Le chef de l’État ivoirien, en effet, ne choisit jamais ses collaborateurs au gré des humeurs ni sous la pression des clameurs partisanes ; il les extrait d’un creuset où se mêlent compétence froide, loyauté valablement éprouvée et capacité à survivre dans les eaux troubles du pouvoir.
Ce futur Premier ministre ne sera donc pas un tribun incandescent ni un bateleur de foules. Le Président de la République se méfie des tempéraments volcaniques et des ambitions trop bruyantes. Il lui faudra un homme — ou une femme, du reste — au profil technocratique affirmé, formé aux chiffres plus qu’aux slogans, capable de lire un budget comme d’autres lisent un poème, et de négocier avec les institutions financières internationales sans trembler ni s’enivrer de symboles creux. En ce sens, l’ombre du banquier plane toujours sur le casting ; non nécessairement un ex–golden boy de la finance globale, comme pourraient s’en réjouir d’emblée nos amis du PDCI-RDA (suivez notre regard), mais un esprit façonné par la rigueur macroéconomique, la discipline budgétaire et la culture du résultat.
Réduire toutefois ce choix à une simple reconduction du modèle du « technocrate-banquaire reconverti » serait une lecture paresseuse.
Le temps a changé. La Côte d’Ivoire de demain ne se gouvernera plus seulement avec des tableurs et des taux de croissance. Le prochain Premier ministre devra dès lors être un technicien politique accompli, rompu aux pièges de l’appareil, capable de naviguer entre les susceptibilités internes du RHDP — il en existe, hélas —, les frustrations des alliés — elles sont légion —, les rancœurs de l’opposition et l’exigence croissante d’une opinion publique plus éduquée, plus connectée, plus impatiente donc plus demanderesse.
Ce devra donc être un hybride. Un cerveau d’ingénieur ou de financier greffé sur un instinct de stratège. Quelqu’un qui comprend que le pouvoir ne se décrète pas mais se gère ; qu’il ne suffit pas de bien faire, encore faut-il le faire savoir, sans jamais tomber dans l’arrogance communicante. Un homme de dossiers, certes, mais aussi un animal politique capable d’absorber les coups sans vaciller, de trancher sans brutalité et de reculer sans donner l’impression de fuir.
La loyauté sera la clé de voûte de ce profil. Alassane Ouattara n’a en effet jamais toléré les dauphins autoproclamés (suivez notre regard, là aussi) ni les Premiers ministres en campagne permanente. Le prochain locataire de la Primature devra donc avoir intégré une règle simple : être puissant sans être menaçant, visible sans être envahissant, indispensable sans être irremplaçable.
Ce n’est pas une position confortable.
Mais c’est le prix à payer pour durer dans l’orbite d’un chef qui centralise la décision tout en déléguant l’exécution.
Sur le plan générationnel, il faut en parler : le choix sera révélateur. Ni vétéran fossilisé ni novice surexcité. Plutôt une figure de transition, suffisamment jeune pour incarner le renouvellement sans effrayer les barons, suffisamment expérimentée pour rassurer les partenaires économiques et les chancelleries. Un profil qui parle aussi bien aux conseils d’administration qu’aux préfets de l’intérieur du pays, qui comprend la ruralité sans la folkloriser et la modernité sans la fétichiser.
Politiquement, ce Premier ministre devra être un amortisseur. Un pare-chocs entre le Président et les secousses sociales inévitables que sont le coût de la vie, les attentes salariales, les frustrations juvéniles, les procès en gouvernance élitiste. Il lui faudra encaisser, expliquer, corriger parfois, sans jamais donner le sentiment que l’État doute de lui-même. C’est là que le tacticien l’emporte sur le simple gestionnaire.
Ce prochain Premier ministre tant attendu battra, nous en sommes sûrs, toutes les spéculations en n’étant ni un clone ni le produit d’un accident. Il sera le résultat d’une équation mûrement calculée entre la compétence économique, l’intelligence politique, la discrétion stratégique et la loyauté sans emphase. Un chef d’orchestre plus qu’un soliste, chargé non de briller, mais de faire tenir ensemble une partition complexe. Dans l’esprit d’Alassane Ouattara, ce n’est pas la gloire qui compte, mais la continuité. Ce futur Premier ministre sera, avant tout, un homme de cette continuité-là.
MAURY SAM
photo:dr
POUVOIRS MAGAZINE
