Dans le quartier d’Abatta, à Abidjan, un chantier immobilier concentre de lourdes inquiétudes. Derrière une façade en cours de finition, un immeuble d’habitation soulève une question centrale. Comment un bâtiment faisant l’objet d’une décision de justice, d’une demande de suspension administrative. Et d’un avis technique défavorable a-t-il pu poursuivre son évolution jusqu’à une phase de pré-exploitation ?
Du permis initial à la rupture manifeste avec l’autorisation délivrée
ON a rendu autorisé en mars 2022, le projet immobilier, situé sur le lot 6A (titre foncier n°216 504 d’Allobé). A l’aide d’un permis de construire qu’a délivré le Guichet Unique du Permis de Construire, relevant du Ministère de la Construction. Le document autorisait explicitement la réalisation d’un immeuble d’habitation de type R+3, conformément au gabarit du quartier. Lequel est majoritairement composé de villas et de constructions de faible hauteur.

Or, au fil de l’avancement du chantier, les riverains ont constaté une élévation progressive du bâtiment au-delà des niveaux autorisés. Selon leurs observations, que corroborent des photographies de la pancarte de chantier avant son retrait, la construction a atteint un niveau assimilable à un R+5. Cela en contradiction manifeste avec le permis initial.
Saisies par les habitants, les autorités administratives et judiciaires sont alors intervenues. Une décision de justice ordonnant l’arrêt des travaux tombe. Il y a en plus une demande formelle de suspension émanant de l’administration. Une démolition partielle est engagée, ramenant temporairement l’ouvrage à un gabarit intermédiaire. Mais cette séquence, censée marquer un retour à la légalité, restera sans effet durable : les travaux reprennent, discrètement, jusqu’à une phase avancée de finition.
Une expertise technique défavorable aux conséquences lourdes
L’élément le plus sensible du dossier dépasse cependant la seule question urbanistique. Le propriétaire de l’immeuble, Monsieur Ebrottié, convoque une expertise technique indépendante afin d’évaluer la solidité réelle du bâtiment. Cette mission est confiée à Bureau Veritas Côte d’Ivoire, organisme agréé de contrôle et de certification.
Selon les conclusions du rapport d’expertise, le diagnostic est sans ambiguïté : l’ouvrage présente une insuffisance de solidité, notamment au regard des charges induites par les niveaux réalisés. Le rapport émet un avis défavorable, pointant des risques structurels incompatibles avec une mise en exploitation en l’état.
Ces conclusions, connues des parties et des autorités, ont conduit l’administration à exiger des travaux de renforcement et à subordonner toute reprise effective du chantier à la délivrance d’une Attestation de Bonne Exécution. Pourtant, sur le terrain, le bâtiment continue d’évoluer, laissant planer un doute sérieux sur le respect effectif des prescriptions techniques formulées. Pour les riverains, cette situation est d’autant plus préoccupante qu’elle concerne un immeuble destiné à accueillir des familles, dans une zone densément habitée.

« Nous ne sommes pas dans un simple conflit de voisinage, mais face à un risque structurel documenté »
selon le porte-parole des riverains impactés, Monsieur Brama Koné.
Un vis-à-vis inquiétant
L’implantation et la hauteur de l’immeuble ont créé un vis-à-vis direct et permanent avec les habitations voisines, exposant les riverains à une atteinte manifeste à leur intimité et à leur sécurité. Les ouvertures donnant sur des propriétés privées favorisent intrusions visuelles, nuisances et tensions de voisinage, tout en augmentant les risques liés aux chutes d’objets et aux accidents en cas d’incident structurel. Ce déséquilibre rompt l’harmonie urbaine du quartier et accentue le sentiment d’insécurité des habitants.

Responsabilités croisées et silence institutionnel?
Le maître d’ouvrage, propriétaire légal du terrain, affirme pour sa part avoir agi dans le strict respect des procédures et nie toute volonté de contournement des règles. Il soutient que les travaux visibles correspondent à des opérations de renforcement structurel exigées par l’administration, et non à une extension illégale du nombre de niveaux exploitables.
Mais cette version se heurte à une série de faits matériels : poursuite des travaux malgré une décision de justice, selon le voisinage.

Au-delà du cas particulier, l’affaire d’Abatta met en lumière un dysfonctionnement plus large du contrôle urbain : comment garantir l’effectivité des décisions administratives et judiciaires lorsque les chantiers continuent, presque normalement, sous le regard impuissant des riverains ? Quelle responsabilité pour les services de contrôle lorsque les signaux d’alerte techniques sont documentés mais restent sans suites visibles ?
À ce stade, les habitants appellent à une prise de position claire et publique des autorités compétentes. Ils réclament non seulement l’application stricte des décisions existantes, mais aussi une clarification sur la conformité réelle du bâtiment avant toute occupation. Car dans ce dossier, préviennent-ils, le coût d’une inaction ne se mesurerait pas en contentieux, mais en vies humaines.
photos: dr
POUVOIRS MAGAZINE
