Abidjan Ville Lumière : dramaturgie affectée, décor figé

1 mois

Autrefois vitrine mondiale du savoir-faire ivoirien, Abidjan Ville Lumière s’essouffle, victime d’un entre-soi institutionnel et d’un appauvrissement créatif préoccupant.

Il fut un temps où Abidjan Ville Lumière incarnait bien plus qu’une décoration urbaine de fin d’année.
C’était un événement total, structurant, populaire et fédérateur, attendu comme un rendez-vous sacré par toute une nation.

C’était un festival à proprement dit. Le festival était alors le “place to be” de décembre, une signature ivoirienne reconnue bien au-delà des frontières.
On a même classé la Côte d’Ivoire parmi les meilleures destinations mondiales en matière d’illuminations festives.

2e sapin mondial

Aujourd’hui, le constat est plus amer.
On a dilué la magie, fragmenté et affaissé la qualité

Là où régnaient jadis exigence artistique, cohérence scénographique et narration urbaine, s’impose désormais une esthétique confuse.
Des installations sans thème clair, des motifs approximatifs, des inspirations mal digérées. Oscillant entre chinoiseries standardisées et arabesques sans âme.

Le savoir-faire portugais des Castros, reconnu internationalement pour son excellence et sa rigueur, a disparu du paysage.
Il a été remplacé par des solutions bas de gamme, assumées comme telles par certains prestataires eux-mêmes. Des chinois connus pour proposer des produits de qualité mais aussi des bas de gamme pour des bourses faibles.

Ce choix n’est pas neutre.


Il explique l’effondrement progressif de l’engouement populaire.

La Première Dame, marraine des premiers instants, sait-elle qu’elle sert de paravent à un décor au rabais ?

En lieu et place du cadre institutionnel habituel, c’est le parc qui porte son nom qui a été choisi pour accueillir le lancement. Un choix qui ne doit rien au hasard. Il s’agit moins d’un hommage que d’une opération d’autoglorification, destinée à flatter un ego au moment même où tout vacille.

Car derrière cette mise en scène artificielle, derrière les discours et les images soigneusement calibrées, se cache un effondrement profond — politique, institutionnel et moral.

Autrefois, Abidjan Ville Lumière était un pèlerinage urbain.
On venait d’Abobo, de Yopougon, de Bassam, parfois à pied, porté par un sentiment d’appartenance collective.

Le festival vivait sur plusieurs temps : un lancement solennel, une montée en puissance, une apothéose, une clôture mémorable.
Il y avait des discours structurants, une vision, une dramaturgie urbaine qui donnait sens à la lumière.

Aujourd’hui, l’événement s’apparente davantage à un décor figé.


Les sapins ressemblent à ceux des boutiques de Treichville ou d’Adjamé.
La surprise a disparu, remplacée par la routine et la monotonie.

Même les feux d’artifice, autrefois confiés à David Proteau par exemple, artificier de classe mondiale ayant travaillé pour Michael Jackson ou Beyoncé, ont perdu leur éclat.
Il n’y a plus d’étoiles dans les yeux, seulement l’habitude.

Cette dérive est symptomatique d’un projet fait sans vision de long terme.
Un projet emprunté, reconduit par automatisme, sans itinéraire clair ni ambition renouvelée.

La cérémonie officielle, pourtant parfaitement huilée sur le plan protocolaire, illustre ce glissement.
Les autorités sont présentes, les discours sont justes, les intentions louables.

Mais le peuple ne porte plus l’événement.
Il est devenu un moment d’entre-soi institutionnel, plus qu’une célébration populaire.

Or, un événementiel durable ne survit pas par la seule présence gouvernementale.
Il vit par l’adhésion collective, l’excellence artistique et l’émotion partagée.

On ne condamne pas Abidjan Ville Lumière.
Les acteurs doivent le réinventer, retrouver des experts de haut niveau, renouer avec sa vision claire et inclusive des première éditions.

Sans cela, la lumière continuera de briller…
mais sans éclairer les cœurs, ni rassembler la nation.

FATEM CAMARA

photo:dr

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